Grasset

  • Une seconde vie

    François Jullien

    • Grasset
    • 18 Janvier 2017

    Quand on avance dans la vie, il est une question qu'on ne peut plus, peu à peu, ne pas se poser : pourquoi est-ce que je continue de vivre ? Cette question, on peut la maintenir au niveau bas du développement personnel, affublé en « sagesse », et du marché du bonheur. Ou bien l'affronter philosophiquement pour y chercher une issue plus ambitieuse qui soit la promotion d'une « seconde » vie. Une seconde vie est une vie qui, du cours même de la vie, se décale lentement d'elle-même et commence de se choisir et de se réformer. Pour y accéder, il faudra penser ce que sont des vérités, non pas démontrées, mais décantées à partir de la vie même ; ou comment, de l'expérience accumulée, on peut à nouveau essayer ; ou comment la lucidité est ce savoir négatif (de l'effectif) qui nous vient malgré nous, mais qu'on peut assumer ; ou comment la vie peut ouvrir, non sur une conversion, mais sur une vie dégagée. Ou comment un second amour, fondé, non plus sur la possession, mais sur l'infini de l'intime, peut débuter. Puis-je, non plus répéter ma vie, mais la reprendre, et commencer véritablement d'exister ? F.J.

  • On voudrait croire que, quand les choses en viennent enfin à s'accorder, c'est là le bonheur...
    Or, c'est précisément quand les choses se recoupent complètement et coïncident que cette adéquation, en se stabilisant, se stérilise.
    La coïncidence est la mort. C'est par dé-coïncidence qu'advient l'essor.
    Dieu lui-même dé-coïncide d'avec soi, en mourant sur la Croix, pour promouvoir la vie vivante. Dans la faille de la dé-coïncidence une initiative est à nouveau possible se déployant en liberté.
    Or, comme l'Âge classique a fait de l'adéquation la définition même de la vérité, ou de la coïncidence avec la Nature le grand précepte de l'art comme de la morale, il est revenu à la modernité de rompre avec ce confort de la pensée.
    /> François Jullien fait jouer ici le concept de «  dé-coïncidence  » dans la Bible, la peinture, la littérature, la philosophie, pour montrer comment il est à la source de l'art et de l'existence.

  • L'histoire que je raconte ici est celle de tout le monde...
    Car qui ne s'est pas trouvé lassé, au fil des jours, du spectacle si merveilleux du ciel, ou du visage de l'Amante, et même d'abord d'être en vie  ?
    On s'en lasse parce qu'on n'en attend - on n'en entend - plus rien.
    Ce qui s'étale, revient toujours, s'enlise en effet dans sa présence et dans sa récurrence et n'émerge plus, n'apparaît plus. On ne pourra y accéder qu'en découvrant ce qui s'en est enfoui d'in-ouï.
    Non par dépassement dans un Au-delà, mais par débordement de notre expérience. C'est-à-dire en ouvrant une brèche dans ses cadres constitués et normés, libérant ainsi ce qui s'y révèle autre et qui se donne alors à rencontrer.
    Aussi rendre ce si lassant réel à ce qu'il contient en soi d'inintégrable et donc de vertigineux, proprement inouï, est, en amont de toute morale, autour de quoi se jouent - basculent - nos existences.
    L'inouï en devient ce concept premier, ce concept clé, ouvrant un minimum métaphysique où s'opère, ici et maintenant, un tel renversement.
    Car que peut-on attendre d'autre - espérer entendre d'autre - que l'inouï  ?
      F.J.

  • « Grandir, vieillir ; mais également l´indifférence qui se creuse, jour après jour, entre les anciens amants, sans même qu´ils s´en aperçoivent ; comme aussi les Révolutions se renversant, sans crier gare, en privilèges, ou bien le réchauffement de la planète : autant de modifications qui ne cessent de se produire ouvertement devant nous, mais si continûment et de façon globale, de sorte qu´on ne les perçoit pas. Mais on en constate soudain le résultat - qui nous revient en plein visage.
    Or si cette transformation continue nous échappe, c´est sans doute que l´outil de la philosophie grecque, pensant en termes de formes déterminées, échouait à capter cette indétermination de la transition. De là l´intérêt à passer par la pensée chinoise pour prêter attention à ce même phénomène : celui de « transformations silencieuses » qui, sous le sonore de l´événement, rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l´Histoire tout autant que de la Nature. De notion descriptive, on pourra alors en faire un concept de la conduite, stratégique comme aussi politique: face à la pensée du but et du plan, qui a tant obsédé l'Occident, s'y découvre l'art d'infléchir les situations sans alerter, d'autant plus efficace qu'il est discret. » François Jullien

  • « Passer par la Chine est pour moi un moyen, un levier pour questionner. Au fond si j'ai appris le chinois c'est pour mieux lire le grec ». Ainsi François Jullien interroge-t-il notre manière occidentale de penser. Qu'est-ce donc que l'efficacité ? Est-ce le mouvement volontariste qui porte au but recherché ? Ou au contraire, plutôt que de chercher à se pousser, selon la pensée occidentale, est-ce se laisser pousser selon la méthode chinoise ? Ici, deux visions s'opposent : ce que nous découvrons en Chine, c'est une conception de l'efficacité qui apprend à laisser advenir l'effet. Un traité qui questionne notre monde.

  • Notre vie, ne la passons-nous pas en quête inassouvie de l'Autre  ? De l'autre, enfin, qui soit autre.
    Or ce tout autre n'est pas à attendre de quelque Là-bas espéré, d'un lointain fantasmé  : la pensée ne fera toujours que tourner en rond dans cet imaginaire projeté.
    Mais il se découvre si près, à portée, dans ce que l'on a trop placidement, paresseusement, assimilé. L'inouï ne tombe pas de quelque ciel féerique, mais s'extrait de ce qu'on foule si négligemment d'instants banals.
    L'opposé lui-même n'est plus autre, car il ne confronte plus à de l'inconnu  : il est désormais posé devant, «  en face  », diamétralement aligné, et même dramatiquement érigé  ; mais déjà assigné, inerte et rangé - l'opposé déjà s'entend avec son autre.
    De là qu'il faudra, je crois, procéder de façon inverse. Chercher de l'autre, non pas dans ce qui s'annonce à l'antipode, dans le rôle du contraire, qui déjà est complémentaire. Mais plutôt en ouvrant un écart au sein de ce qu'on croirait semblable, le plus à proximité, apparemment le plus apparenté  : pour y sonder ce qui s'y fissurerait secrètement d'un autre possible.
    Ainsi, déjà, entre le «  plaisir  » et la «  jouissance  » - eux qu'on croyait accolés.
    Car c'est en émergeant d'un tel écart qu'un Autre - Toi - peut être rencontré.
     
    Penser l'autre  : n'est-ce pas là ce qui peut relancer la philosophie et, d'abord, nous fait accéder à l'existence  ?
      F. J.

  • Fonder la morale

    François Jullien

    • Grasset
    • 3 Janvier 1996

    Partant du constat que la morale moderne, qui prend sa source principalement dans les travaux de Rousseau et de Kant, n'est jamais parvenue à sortir du piège de la transcendance (pas une valeur, pas une référence qui ne soient situées dans un espace abstrait, hors humanité : la Raison, la Loi, etc.), François Jullien propose d'interroger Mencius, l'un des plus anciens philosophes chinois (371-289 av. J.-C.). Il établit ainsi, par-delà siècles et millénaires, un dialogue entre Chine et Occident dont il ressort qu'il est possible de fonder une morale humaine, ouverte sur la liberté et la responsabilité ; une morale qui intègre pleinement l'idée de l'altérité.

  • Que n'avons-nous accordé bruyamment à l'«Amour» ? Mais «je t'aime» réduit l'autre à n'être qu'un objet, fait de la passion un événement qui bientôt s'use et d'abord en appelle à la «déclaration» pour s'annoncer.
    Or je préfèrerais être attentif au cheminement discret de l'intime - lui qui laisse tomber silencieusement la frontière entre l'Autre et soi, fait basculer d'un dehors indifférent dans un dedans partagé et vit inépuisablement des «riens» du quotidien, y découvrant l'inouï de l'être auprès.
    Intimus, dit le latin, ou «le plus intérieur». Mais on ne promeut de plus intérieur de soi qu'en s'ouvrant à l'extérieur de l'Autre, montre Augustin.
    Façon donc de se débarrasser de l'éternel du «coeur» humain, puisque nous aurons à suivre, d'Augustin à Rousseau (et Stendhal), comment cet intime en vient à se transporter de Dieu dans l'humain en Europe - est-ce ce qui fait «Europe» ? - et peut servir de départ à la morale.
    Gageure aussi pour la philosophie. Car ce que nomme ainsi l'intime n'est-il pas, de droit, ce qui résiste le plus farouchement à la prise du concept ?F. J.

  • "En dépit de la révolution qu'il opère, Freud n'est-il pas demeuré dépendant de l'outillage intellectuel européen ? Ne laisse-t-il pas dans l'ombre, de ce fait, certains aspects de la pratique analytique que sa théorie n'a pu explorer ?Mais comment s'en rendre compte, si ce n'est en sortant d'Europe ?Je propose ici cinq concepts, abstraits de la pensée chinoise, dans lesquels ce qui se passe dans la cure pourrait se réfléchir et, peut-être, mieux s'expliciter. Chacun opère un décalage : la disponibilité par rapport à l'attention du psychanalyste ; l'allusivitépar rapport au dire de l'analysant ; le biaispar rapport à l'ambition de la méthode ; la dé-fixationpar rapport à l'enjeu même de la cure ; la transformation silencieuse, enfin, par rapport à l'exigence de l'action et de son résultat.Autant d'approches qui font découvrir la psychanalyse sous un jour oblique, la révélant dans on impensé. Or, cet impensé n'est-il pas aussi celui de la pensée européenne découverte dans ses partis pris ?De quoi introduire également à la pensée chinoise dont ces notions, en venant sur le terrain de la psychanalyse, se remettent à travailler."F. J.

  • Le Yi king, un des plus anciens livres de sagesse (le millénaire chinois avant notre ère), repose sur le principe des hexagrammes, série de six traits superposés dont les multiples combinaisons ont un sensSon succès, phénoménal en Occident, provient d'une déviation d'interprétation : on prend des baguettes imitant les traits des hexagrammes, on les lance, et la figure qu'elles dessinent en retombant devient divinatoire. Mais en employant cette technique, le texte fondateur est détourné de sa finalité première : la sagesse.C'est pourquoi François Jullien nous propose ici une tout autre lecture, premier texte du genre, s'appuyant sur les textes chinois et ne pouvant qu'être philosophique.

  • « Du beau, on n´a cessé, au fil des siècles, de remettre en question les critères et les conceptions ; de faire varier les définitions. Mais s´est-on jamais interrogé sur ce préalable, déposé dans la langue, celui de pouvoir dire simplement : « le beau » ? A-t-on jamais sondé, en effet, sur quel socle enfoui « le beau » est juché ? Lui, la grande cheville ouvrière de notre métaphysique : nous apprenant à quitter la diversité du sensible pour l´unitaire de l´ « idée » ; comme aussi, en retour, nous frappant d´effroi - d´émoi - par son absolu faisant irruption à même le visible. Seule issue restante, dès lors, depuis que les dieux sont morts, pour nous forger un salut. Or la pensée chinoise n´a pas isolé - abstrait - « le beau ». En faisant travailler cet écart, je souhaite dégager d´autres possibles ne se rangeant pas sous la monopolisation du beau ; par suite, explorer d´autres fécondités que l´art contemporain, en guerre ouverte avec le beau, peut rencontrer. De quoi du moins sortir le beau des lieux communs qui l´épuisent : pour le rendre à son étrangeté. » François Jullien

  • Comment pense un Chinois ? Comment raisonne un Chinois ? Depuis des lustres, la question travaille les cervelles occidentales. Un Chinois pense et s'exprime toujours en zigzag, alors qu'un Occidental, lui, tend à penser et à s'exprimer de manière directe (i.e. sans détour). La Presse, par exemple : les choses, en Chine, sont toujours dites sans être...vraiment dites. C'est ce qu'on appellera l'oblique, mais aussi l'allusif. On ne dira jamais d'un dirigeant qui est en train de passer à la trappe, du moins en début du processus, que c'est cuit pour lui. On ne fera pas non plus de critique directe. Les signes du déclin seront simplement révélés par une progressive modération des dithyrambes à son propos. Après ce balayage vivant et subtil de l'actualité médiatique, François Jullien plonge dans les méandres de la culture et de la pensée chinoise - sans cesser, jamais, de le comparer avec le système occidental. Pour montrer les grandes figures de l'indirect, c'est-à-dire le fonctionnement du "détour", il nous promène aussi bien dans la peinture, que dans l'art dramatique, la philosophie ou l'art des jardins.

  • François Jullien, philosophe et sinologue, professeur à l'Université Paris 7 Denis Diderot, directeur de l'Institut Marcel Granet. Son travail est traduit dans une quinzaine de pays. Il a publié chez Grasset : Le détour et l'accès, Figures de l'Immanence, Fonder la morale, Traité de l'efficacité.« Qu'est-ce donc que le temps ? demandait Augustin. Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus... ». Depuis ses débuts, la philosophie a beau se battre contre le concept de temps, elle n'en sort pas. Nous voici installés à demeure, en faisant notre demeure, dans ce concept étrange : le « temps ». Le plus familier - le plus étrange ; or, c'est d'après lui que nous concevons ce qui ferait l'essence de la « vie ».Empruntant le chemin de la pensée chinoise, François Jullien tente de sortir de ce grand pli du « temps ». Car la Chine a pensé le « moment » saisonnier et la « durée », mais non pas une enveloppe qui les contienne également tous deux, et qui serait le « temps » homogène - abstrait.Quelle est donc cette pensée qui n'a pas pensé les « corps » en « mouvement » ? Quelle est donc cette pensée qui n'a pas opposé le temporel à l'éternel, l'être au devenir, d'où naît la métaphysique, et dont la langue, enfin, ne conjuguant pas, ne donne pas à opposer des temps - futur, présent et passé ?Au terme des Essais, Montaigne suggère, non de vivre au présent, mais « à propos ». Discrètement, cet à propos nous sort de la pensée du temps ; il fait envisager le moment, non comme un laps de temps, mais comme une occasion, ou plutôt comme une « occurrence », le concept en est à forger. « Un bon moment », disons-nous ; mais de quoi celui-ci est-il fait ? Comment donner une consistance théorique à l'opportunité selon laquelle il « vient » à nous, comme à la disponibilité selon laquelle nous nous « ouvrons » à lui ?Cet essai voudrait donc dégager une autre perspective que celle du surplomb du Temps et du grand drame - « existentiel » - qu'elle organise ; prenant le parti d'une pensée qui, dans son ouverture au « moment », et face à l'angoisse de la mort, dirait une insouciance qui ne soit pas une fuite, il tente d'élaborer des éléments du vivre qui ouvrent la philosophie à la possibilité de la sagesse.

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