• Figures IV

    Gérard Genette

    Comme le suggère sans doute un titre dont la constance ne doit (presque) rien à la paresse, on trouve ici des pages aussi diverses par leur âge que par leurs thèmes, et dont la mosaïque ne se recommande que par cette diversité.
    Leur propos est d'esthétique en général, de poétique en particulier, de musique parfois, de peinture souvent, mais le plus spécifique en apparence y a souvent trait au plus universel, et, comme il va de soi, réciproquement. Leur disposition, quoique nullement aléatoire, n'exige aucun respect de la part du lecteur, qui s'en affranchira même assez pour négliger, s'il veut, telle ou telle étape : sauter des pages est un droit qu'on acquiert avec chaque livre, et qu'on ne saurait exercer avec trop d'ardeur, puisque - l'étymologie nous l'assure - lire, c'est choisir, et donc, bien évidemment, ne pas lire. Quelques-uns de ces objets pourtant - Stendhal, Proust, Venise - insistent, et signent.

  • Les études qui composent ce volume s'articulent en une suite rigoureuse : Critique et poétique, Poétique et histoire, La rhétorique restreinte (ou métaphore et métonymie), Métonymie chez Proust (ou la naissance du Récit), enfin Discours du récit (pour une technologie du discours narratif) qui est un essai de méthode "appliqué" à la Recherche du Temps perdu. Discours dont la dualité de démarche se veut exemplaire : "La spécificité proustienne est irréductible, elle n'est pas indécomposable. Comme toute œuvre, comme tout organisme, la Recherche est faite d'élémcnts universels qu'elle assemble en une totalité singulière. L'analyser, c'est donc aller non du général au particulier, mais bien du particulier au général. Ce paradoxe est celui de toute poétique, sans doute aussi de toute activité de connaissance, toujours écartelée entre ces deux lieux communs incontournables, qu'il n'est d'objets que singuliers, et qu'il n'est de science que du général ; toujours cependant réconfortée, et comme aimantée, par cette autre vérité un peu moins répandue, que le général est au cœur du singulier, et donc - contrairement au préjugé commun - le connaissable au cœur du mystère."

  • Un palimpseste est, littéralement, un parchemin dont on a gratté la première inscription pour lui en substituer une autre, mais où cette opération n'a pas irrémédiablement effacé le texte primitif, en sorte qu'on peut y lire l'ancien sous le nouveau, comme par transparence. Cet état de choses montre, au figuré, qu'un texte peut toujours en cacher un autre, mais qu'il le dissimule rarement tout à fait, et qu'il se prête le plus souvent à une double lecture où se superposent, au moins, un hypertexte et son hypotexte - ainsi, dit-on ,l'Ulysse de Joyce et l'Odyssée d'Homère. J'entends ici par hypertextes toutes les œuvres dérivées d'une œuvre antérieure, par transformation, comme dans la parodie, ou par imitation, comme dans le pastiche. Mais pastiche et parodie ne sont que les manifestations à la fois les plus visibles et les plus mineures de cette hypertextualité, ou littérature au second degré, qui s'écrit en lisant, et dont la place et l'action dans le champ littéraire - et un peu au-delà - sont généralement, et fâcheusement, méconnues. J'entreprends ici d'explorer ce territoire.
    Un texte peut toujours en lire un autre, et ainsi de suite jusqu'à la fin des textes. Celui-ci n'échappe pas à la règle : il l'expose et s'y expose. Lira bien qui lira le dernier.
    G. G.

  • Discours du récit
    Ce volume réunit deux " essais de méthode " : Discours du récit, contenu en 1972 dans Figures III, et Nouveau discours du récit, publié en 1983. Le second présente une mise à jour théorique du premier, à la lumière des commentaires qu'il a suscités, et des avancées de la recherche qui en sont résultées.
    Élaborés à partir d'une étude rigoureuse du régime narratif de la Recherche du temps perdu, ces deux ouvrages complémentaires sont aujourd'hui largement considérés comme fondateurs d'une des disciplines majeures de la poétique : la narratologie, ou analyse structurale des formes et des procédés du récit, particulièrement dans le champ de la fiction littéraire.
    Gérard Genette (1930-2018)
    Critique littéraire et théoricien de la littérature, fondateur et directeur de la revue Poétique et de la collection du même nom, au Seuil, il est l'auteur d'une œuvre qui a fait date, consacrée à l'exploration des différentes formes littéraires (de Figures I en 1966 à Postscript en 2016).

  • Bardadrac

    Gérard Genette

    Un Gérard Genette inattendu, plein d'humour, qui regarde son passé et son époque avec tendresse et lucidité. "Bardadrac", c'est le mot-chimère jadis inventé par une de ses amies pour désigner le fouillis de son grand sac à main. Autant dire qu'on trouve de tout dans ce livre : réflexions sur la société contemporaine, ses discours, ses stéréotypes ; souvenirs d'enfance, et d'une jeunesse marquée par quelques engagements politiques ; évocation de grandes figures intellectuelles, comme Roland Barthes ou Jorge Luis Borges ; goût des villes, des rivières, des femmes et de la musique, classique ou jazzy ; rêveries géographiques ; considérations sur la littérature et sur le langage, avec un éclairage corrosif du dialecte des médias ; et autres surprises.
    /> Dans cet abécédaire enjoué et souvent ironique, l'auteur des Figures se place à l'intersection du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, des Chroniques de Vialatte et du Je me souviens de Perec. Un livre revigorant, dont la composition en fragments invite à la promenade et à la cueillette.

  • Postscript

    Gérard Genette

    Dans ce nouveau livre convergent deux séries d'écrits de Gérard Genette : celle, critique et " théorique ", conduite de Figures (1966) à Métalepse (2004), et celle, plus directement personnelle, ouverte depuis 2006 par une " suite bardadraque ", et dont le présent ricochet prolonge l'allure vagabonde, entre diction et fiction, réflexion et recréation. Deux " pièces jointes " viennent attester, chacune à sa manière, du sens et de la portée de cette double filiation.

  • épilogue

    Gérard Genette


    Comme l'indique son titre, ce petit livre met un point final à la suite bardadraque qui l'a précédé, selon une fonction d'" examen " auto-critique et dans un après-coup plus ou moins tardif, que la tradition classique assignait comme définitive et forclusive. La sagesse populaire, qui craint à juste titre les suppléments inutiles et les promesses en l'air, dit en pareil cas : " N'épiloguons pas ", ou parfois, et plus bizarrement : " N'anticipons pas ". Je vais donc épiloguer un peu, mais pas trop, dans un autre désordre à bâtons rompus et sous le signe paradoxal de la convergence des temps, sans éviter quelques détours à fins de repentirs ambigus, d'aggravations provocantes ou de diversions hasardeuses, et non sans anticiper parfois, mais pas de beaucoup, on verra bien quoi.
    G.G.

  • Sinuant à travers des thèmes aussi variés que les fonctions de la critique, la Poétique d'Aristote, la cathédrale gothique, la comédie américaine, l'Esthétique de Hegel, le western classique, le jazz, la série télévisée, le réalisme et le romanesque, le détail et l'exception, le comique et le tragique, l'humour et l'ironie, Vermeer, l'art moderne et contemporain, les Mémoires d'outre-tombe, ce volume évoque à sa façon, volontairement rhapsodique, la relation, toujours instable ou ambiguë, entre les œuvres et les genres, littéraires et autres. Ses rubriques désignent des séquences plus ou moins continues de pages plus ou moins autonomes, et diversement enchaînées, avec ou sans transition. Davantage qu'un saut d'objet, chaque césure marque un suspens d'écriture et suggère à la lecture une pause à durée variable, entre soupir et point d'orgue.

  • La rhétorique classique définissait la métalepse comme la désignation figurée d'un effet par sa cause ou vice versa, et plus spécifiquement la métalepse "de l'auteur" comme une figure par laquelle on attribue à l'auteur le pouvoir d'entrer lui-même dans l'univers de sa fiction, comme lorsqu'on dit que Virgile "fait mourir Didon" au IVe livre de l'Énéide. De cette façon de dire, la narratologie moderne s'est autorisée pour explorer sous ce terme les diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes : entre l'acte narratif et le récit qu'il produit, entre celui-ci et les récits seconds qu'il enchâsse, et ainsi de suite. Mais la fiction littéraire n'a pas le monopole de ces pratiques transgressives, et l'on tente ici d'en évoquer quelques effets, désinvoltes ou inquiétants, qu'on trouve à l'oeuvre dans d'autres arts : en peinture, au théâtre, au cinéma, à la télévision, partout en somme où la représentation du monde, d'Homère à Woody Allen, se met elle-même en scène, en jeu, et parfois en péril.

  • Depuis la publication, en 1972, de Figures III, l'étude des structures et techniques narratives s'est largement développée dans le monde entier sur la base de ce que Gérard Genette avait proposé comme "discours du récit".
    Après dix ans de réflexion, l'auteur revient ici sur ses traces, proposant à la fois une relecture critique de son essai de méthode, et le bilan d'une décade de recherches en narratologie - en particulier sur le terrain crucial des rapports entre choix de mode ("point de vue") et de voix ("personne"), qui déterminent l'essentiel d'une situation narrative.
    Bien au-delà du modèle initial demandé à La Recherche du temps perdu, il ouvre l'enquête à tous les possibles du récit passé, présent et à venir, convaincu avec Borges que tout livre concevable, voire inconcevable, doit se trouver sur quelque rayon inconnu de l'infini littéraire. "Que vaudrait la théorie, demande-t-il, si elle ne servait aussi à inventer la pratique?" De sorte que ce Nouveau discours du récit est aussi un discours en attente de nouveaux récits : "Les critiques n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter la littérature, il s'agit maintenant de la transformer".

  • Apostille

    Gérard Genette

    Ce volume est le troisième d'un opus incertum ouvert avec Bardadrac et continué par Codicille, mixtes en vrac de moments vécus ou rêvés, de choses vues, lues ou entendues, de goûts et dégoûts, d'humeurs bonnes ou mauvaises, de musiques en boucle, d'amitiés tendres et d'idées vagabondes, ou simplement péripatétiques, et qui font les cent pas en attendant Dieu sait quoi. D'où cette description indirecte tirée d'un dialogue célèbre : " Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage... Mes pensées, ce sont mes catins." L'âge venant, et même venu, où vous habitent davantage les premiers que les seconds, un sage nous conseille de convertir nos souvenirs en projets. L'agent de cette conversion s'appelle l'écriture.

  • Codicille

    Gérard Genette

    Invité un jour à commenter la forme, la teneur, la genèse, la " réception " critique et l'improbable statut générique de Bardadrac, l'auteur en est venu à remettre ses pas dans ses traces et, de fil en aiguille, à en prolonger le propos et le mode de disposition.
    Le thème autocritique initial – dont on trouve encore ici quelques marques en forme de scolies, additions, repentirs, résurgences, méandres accessoires, bras morts ou vifs – a donc tourné peu à peu en " suite " ou en " continuation " de ce qui en principe ne peut ou ne doit être ni poursuivi ni continué. Cela s'appelle sans doute aggraver son cas, mais celui-ci n'est peut-être pas si grave qu'on ne puisse l'aggraver encore sans dommage – et pour qui ?
    G.G.

  • Figures 2

    Gérard Genette

    Les analyses de littérature amorcées dans Figures I se poursuivent ici dans deux directions principales, qui en quelques points se croisent ou se rejoignent : théorie du récit, poétique du langage. Certains de ces carrefours, ou repères, se nomment Baroque, Balzac, Princesse de Clèves, Stendhal, Recherche du Temps perdu, d'autres : espace du texte, récit et discours, arbitraire et motivation, langage indirect. Critique et théorie littéraires éprouvent et manifestent ainsi leur écartement nécessaire et leur articulation féconde : irréductibles et complémentaires, à la recherche d'une nouvelle poétique.

  • Seuils

    Gérard Genette

    Il s'agit ici de seuils du texte littéraire, ou paratexte : présentation éditoriale, nom de l'auteur, titres, dédicaces, épigraphes, préfaces, notes, interviews et entretiens, confidences plus ou moins calculées, et autres avertissements en quatrième de couverture.
    Car les œuvres littéraires, au moins depuis l'invention du livre moderne, ne se présentent jamais comme un texte nu : elles entourent celui-ci d'un appareil qui le complète et le protège en imposant un mode d'emploi et une interprétation conformes au dessein de l'auteur. Cet appareil, souvent trop visible pour être perçu, peut agir à l'insu de son destinataire. Et pourtant, l'enjeu en est souvent considérable : comment lirions-nous l' Ulysse de Joyce s'il ne s'intitulait pas Ulysse ?
    Cette étude se veut donc une incitation à considérer de plus près ce qui, si souvent, règle en sous-main nos lectures : Attention au paratexte !
    Gérard Genette est né à Paris en 1930. Visiting professor à la New York University, ancien directeur d'études de l'École des hautes études en sciences sociales, il dirige la collection " Poétique " aux Éditions du Seuil. Il est l'auteur de Bardadrac (2006) et Codicille (2009), publiés au Seuil.

  • L'objet de la poétique n'est pas le texte, mais l'architexte, c'est-à-dire l'ensemble des catégories générales, ou transcendantes - types de discours, modes d'énonciation, genres littéraires, etc. - dont relève, chaque texte singulier.
    Depuis Aristote, la poétique occidentale s'est diversement efforcée de constituer ces catégories en un système unifié qui recouvrirait l'ensemble du champ littéraire. Ces efforts ne sont pas allés sans quelques confusions, dont la plus remarquable est la tripartition, généralement admise depuis la fin du XVIIIe siècle et indûment attribuée à Aristote lui-même, de ce champ selon trois "types fondamentaux" auxquels viendraient se subordonner tous les genres et toutes les espèces littéraires : le lyrique, l'épique, le dramatique. On tente ici de déconstruire cette encombrante triade en retraçant sa constitution progressive et en distinguant aussi précisément que possible les catégories architextuelles qui s'y enchevêtrent. Et aussi, d'ouvrir la voie, fût-ce ironiquement, à une éventuelle théorie générale des formes littéraires.

  • Fiction et diction

    Gérard Genette

    Théorie des genres et des œuvres, statut de la fiction, variance des régimes narratifs, fonction sémiotique du style : par ces voies diverses mais convergentes, les études de poétiques ici réunies s'efforcent de définir à nouveaux frais ce que l'on a appelé, voici déjà quelques décennies, la littérarité – c'est-à-dire la dimension artistique des textes, quels que soient leur mode de présentation ou leur critère d'admission au rang des " œuvres " par une instance de lecture, individuelle ou collective.
    Où l'on voit la question rituelle Qu'est-ce que la littérature ? se dissoudre, et peut-être se résoudre, en celle-ci : Qu'est-ce qui fait d'un texte un objet esthétique ?

  • Le roi Louis-Philippe demanda un jour à Arago, directeur de l'Observatoire : " Entre nous, êtes-vous bien, sûr que cette magnifique étoile se nomme véritablement Sirius ? " Cette question pertinente, qui vaut aussi bien par exemple, pour le chien ou la vertu, a été agitée pendant plusieurs siècles. L'une des réponses est que le nom " véritable " (Socrate dit : " naturellement juste ") de chaque chose, personne, étoile, etc., lui convient parce qu'il lui ressemble, et que Sirius étincelle au lexique autant qu'au firmament. Mimologiques explore quelques textes inspirés par cette heureuse croyance, et qui composent, depuis Platon, un genre littéraire méconnu.
    Gérard Genette est né à Paris en 1930. Visiting professor à la New York University, ancien directeur d'études de l'École des hautes études en sciences sociales, il dirige la collection " Poétique " aux Éditions du Seuil. Il est l'auteur de Bardadrac (2006) et Codicille (2009), publiés au Seuil.

  • Figures 1

    Gérard Genette

    Figures I rassemble dix-huit études et notes critiques écrites entre 1959 et 1965. A travers des sujets aussi divers que Proust et Robbe-Grillet, Borges et L'Astrée, Flaubert et Valéry, le structuralisme moderne et la poétique baroque, mais liées ici par un réseau continu d'implications réciproques, une question, constamment, reste posée : elle porte sur la nature et l'usage de cette étrange parole réservée (tout à la fois offerte et retenue, donnée et refusée) qu'est la littérature. La rhétorique classique, dont l'interrogation n'est pas encore refermée, voyait dans l'emploi des figures, c'est-à-dire d'un langage qui se dédouble pour cerner un espace et marquer sa distance, un des traits spécifiques de la fonction que nous appelons aujourd'hui littéraire. La littérarité de la littérature serait ainsi obscurément liée à cet espace intérieur où se trouble, et par là même se révèle, la littéralité du langage, à ce mince intervalle variable, parfois imperceptible, mais toujours actif, qui se creuse entre une forme et un sens, ouvert à un autre sens qu'il appelle sans le nommer. Mais la littérature tout entière - lettres, lignes, pages, volumes - ne dessine-t-elle pas comme une immense figure, toujours parfaite, jamais achevée, dont le texte immédiat parlerait, interrogativement, pour une signification plus distance - plus que distante - et n'offrant à déchiffrer, comme une trace sur le sol, que l'évidence de son retrait ?

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