• La peau et les os : c'est ce qui reste à Georges Hyvernaud en 1945, quand il rentre d'Allemagne après cinq ans de captivité. Une version nue de l'humanité où, pour échapper à la folie, on doit entre autres faire semblant, n'être plus qu'un semblant de vivant, une machine à pelleter les morts et surtout à ne pas penser. Publié en 1949 aux Éditions du Scorpion, c'est le récit acéré des souvenirs de la maison des morts-vivants mis à nus dans un camp de détention. Malheureusement un chef-d'oeuvre, que ce procès de la barbarie moderne. Ceci n'est pas vraiment un roman.

  • Le wagon à vaches « peut se définir comme le journal d'un prisonnier de l'après-guerre - un homme quelconque -, enfermé dans son petit métier, dans des fréquentations médiocres et des souvenirs banals, captif de sa ville. Incompréhensible. », écrivit cet enragé civil, qui méprisa le monde des lettres qui le lui rendit bien. Malheureusement pour la littérature, un grand écrivain était né. Et il est mort, en cherchant le plus court chemin d'un point à un point virgule. Hyvernaud décrivait avec une ironie trop aigüe pour l'époque, la condition de prisonnier de l'après-guerre.

  • Les textes offerts ici fouillent une autre plaie : celle de la dénonciation anonyme. Et Hyvernaud de rôder avec une rage gourmande autour du dénonciateur. Au coeur de l'action, on trouvera Chabrelu. Très exactement l'idée qu'on se fait d'un Chabrelu : un lieu commun humain, gris pâle et monofonctionnel, fade et réglé. Une belle pâte à modeler la souffrance telle que la conçoit l'anonymographe. Le spectacle de la banalité rend méchant. « L'eau triste » donne l'envie de jeter des pierres. Dont acte. Joints à cette pièce de résistance (au sens historique du mot) quelques autres coups de scalpels viennent en rajouter, si besoin est, sur la seule certitude d'Hyvernaud : vivre déçoit.

  • Ces abandons à la poisseuse déprime, ces décharges d'exaspération remontent aux années 35 à 50. Années de tristesse, de mensonge et de détention (en camp). Ces feuilles violentes s'abandonnent, mortes et glissantes, sous les pas. Le monde d'Hyvernaud : de trop petites gens qui s'étriquent et se moisissent un rebut de vie à eux. Reste à mettre entre eux et lui quelques mots, échappés à la littérature, cet art de farder son fardeau. Hyvernaud invente l'aphorisme-fleuve : une toute petite phrase, pressée, triturée, peu à peu vide son jus, son sens.

  • Le verbe haut et clair, le style incisif, le ton sarcastique et tranchant excellent dans ces huit carnets épinglant des captifs en mal d'être debout, qui ont dû mal à bien se tenir Des livres qui sonnent comme des avertissements, loin de tout divertissement. Des fragments des camps de Poméranie, à Grossborn puis à celui d'Arnswalde.

  • On a fait une belle chose, ce matin, sur mon chantier : on a installé un Decauville, tu sais : des petits rails sur lesquels on pousse des berlines. Mon rêve, quand j'étais petit, c'était d'avoir l'autorisation de pousser les berlines. Hélas ! Je suis grand, j'ai l'autorisation, je suis dispensateur des autorisations - mais je n'ai plus envie de pousser les berlines. Les lettres que Georges Hyvernaud envoya à sa femme pendant la Drôle de guerre, ont été réunies sous le titre L'ivrogne et l'emmerdeur : c'est ainsi que l'écrivain désigna les commandants de compagnie qu'il eut à subir, alors qu'il était lieutenant du 421e régiment de pionniers, une unité non combattante, cantonnée dans la zone des armées du nord. Au-delà de la description humoristique des actes imbéciles de ses deux supérieurs hiérarchiques - un héros déchu de Dostoïevski auquel succède un Bouvard et Pécuchet à lui tout seul -, Georges Hyvernaud raconte à sa femme les événements minuscules, révélateurs, courtelinesques, de la pagaille qui mêle, inextricablement, civils et militaires, français et étrangers. Naissent alors sous sa plume, les véritables personnages d'un roman peuplé de circonstances absurdes et triviales : la logeuse sourde et maniaque, le colonel du temps des képis à pompon, le fidèle Baude son trop prévenant ordonnance, le sympathique sergent chasseur de papillons, les petits débrouillards, les grands démunis, et les soûleries, les malheurs et les aigreurs de tous ces gars de la gadouille. Seul personnage absent : la guerre, avec ses combats, ses morts et ses blessés. Sur ce front, il ne se passe rien : pas le moindre incident militaire le long de la frontière belge. L'ennemi est ailleurs.

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