• Partout, ça se rebiffait. Les années 1970, a-t-on dit à droite et à gauche, du côté de Samuel Huntington comme de Michel Foucault, ont été ébranlées par une gigantesque « crise de gouvernabilité ».
    Aux États-Unis, le phénomène inquiétait au plus haut point un monde des affaires confronté simultanément à des indisciplines ouvrières massives, à une prétendue « révolution managériale », à des mobilisations écologistes inédites, à l'essor de nouvelles régulations sociales et environnementales, et - racine de tous les maux - à une « crise de la démocratie » qui, rendant l'État ingouvernable, menaçait de tout emporter.
    C'est à cette occasion que furent élaborés, amorçant un contre-mouvement dont nous ne sommes pas sortis, de nouveaux arts de gouverner dont ce livre retrace, par le récit des conflits qui furent à leurs sources, l'histoire philosophique.
    On y apprendra comment fut menée la guerre aux syndicats, imposé le « primat de la valeur actionnariale », conçu un contre-activisme d'entreprise ainsi qu'un management stratégique des « parties prenantes », imaginés, enfin, divers procédés invasifs de « détrônement de la politique ».
    Contrairement aux idées reçues, le néolibéralisme n'est pas animé d'une « phobie d'État » unilatérale. Les stratégies déployées pour conjurer cette crise convergent bien plutôt vers un libéralisme autoritaire où la libéralisation de la société suppose une verticalisation du pouvoir. Un « État fort » pour une « économie libre ».

  • D'étranges oiseaux de métal sillonnent le ciel. Ils sont armés de missiles et tuent. Ceux qui les commandent ne sont pas à leur bord. Confortablement assis dans des salles climatisées à l'autre bout du monde, ils les pilotent par joysticks et écrans d'ordinateurs interposés. Ceci n'est plus de la science-fiction. Les drones, avions fantômes télécommandés, caméras létales volantes, sont devenus le fer de lance d'une nouvelle forme de pouvoir militaire hypertechnologisé. Aux États-Unis, où l'on forme aujourd'hui davantage d'opérateurs de drones que de pilotes classiques, les plans officiels prévoient de convertir, demain, la majeure partie des forces aériennes et, après-demain, des forces terrestres elles-mêmes, en engins robotisés. Le drone est l'instrument d'une violence à distance, où l'on peut voir sans être vu, toucher sans être touché, ôter des vies sans jamais risquer la sienne. C'est l'arme de combattants invisibles et invulnérables, seulement présents sur le champ de bataille par le spectacle de la dévastation qu'ils y impulsent, mais à jamais absents par leurs corps. C'est le bras armé de guerres asymétriques devenues opérations unilatérales, où la mort devient le privilège exclusif de l'ennemi. Au plan politique, c'est la solution trouvée aux contradictions de puissances impérialistes qui voyaient leur volonté d'intervention bornée par "l'aversion pour les pertes", réelle ou supposée, de leurs "opinions publiques".

  • Chasse aux esclaves fugitifs, aux Peaux-Rouges, aux peaux noires ; chasse aux pauvres, aux exilés, aux apatrides, aux Juifs, aux sans-papiers : l´histoire des chasses à l´homme est une grille de lecture de la longue histoire de la violence des dominants. Ces chasses ne se résument pas à des techniques de traque et de capture : elles nécessitent de tracer des lignes de démarcation parmi les êtres humains pour savoir qui est chassable et qui ne l´est pas. Aux proies, on ne refuse pas l´appartenance à l´espèce humaine : simplement, ce n´est pas la même forme d´humanité. Mais la relation de chasse n´est jamais à l´abri d´un retournement de situation, où les proies se rassemblent et se font chasseurs à leur tour.

    Si la chasse à l´homme remonte à la nuit des temps, c´est avec l´expansion du capitalisme qu´elle s´étend et se rationalise. En Occident, "de vastes chasses aux pauvres concourent à la formation du salariat et à la montée en puissance d´un pouvoir de police dont les opérations de traque se trouvent liées à des dispositifs d´enfermement... Le grand pouvoir chasseur, qui déploie ses filets à une échelle jusque-là inconnue dans l´histoire de l´humanité, c´est celui du capital."

  • Écoutez Diderot justifier la vivisection des condamnés à mort, devenus inhumains par leur déchéance civique. Écoutez Pasteur demander à l'Empereur du Brésil des corps de détenus pour expérimenter de dangereux remèdes. Écoutez Koch préconiser l'internement des indigènes auxquels il administrait des injections d'Arsenic. " On expérimente les remèdes sur des personnes de peu d'importance " disait Furetière en 1690 dans son Dictionnaire universel.
    Ce sont les paralytiques, les orphelins, les bagnards, les prostituées, les esclaves, les colonisés, les fous, les détenus, les internés, les condamnés à mort, les " corps vils " qui ont historiquement servi de matériau expérimental à la science médicale moderne. Ce livre raconte cette histoire occultée par les historiens des sciences. À partir de la question centrale de l'allocation sociale des risques (qui supporte en premier lieu les périls de l'innovation ? qui en récolte les bénéfices ?), il interroge le lien étroit qui s'est établi, dans une logique de sacrifice des plus vulnérables, entre la pratique scientifique moderne, le racisme, le mépris de classe, et la dévalorisation de vies qui ne vaudraient pas la peine d'être vécues. Comment, en même temps que se formait la rationalité scientifique, a pu se développer ce qu'il faut bien appeler des " rationalités abominables ", chargées de justifier l'injustifiable ?
    Critique et informé, l'ouvrage fait apparaître les crises, les dissensions internes autour de définitions et pratiques antagoniques de la rationalité scientifique et de la recherche expérimentale. Grégoire Chamayou montre en particulier que les dispositifs permettant d'acquérir des corps changent, depuis l'introduction de l'inoculation, en 1721, jusqu'au début du XXe siècle, où le cobaye moderne se rapproche du salarié... libre de consentir à la tâche qu'on lui propose. Il éclaire les limites d'une problématisation strictement éthique de l'expérimentation scientifique. À travers notamment l'étude historique des apories du consentement - catégorie centrale de la bioéthique moderne, qui postule les sujets libres et égaux alors qu'ils connaissent, dans leur situation réelle, la contrainte et l'inégalité -, l'auteur montre qu'une éthique de la recherche ne suffit pas. Cette étude historique des technologies d'avilissement appelle ainsi à la constitution d'une philosophie politique de la pratique scientifique.

  • Drone Theory is Gregoire Chamayou's poignant and sharply argued polemic against US drone warfare.

    In 2011 alone, the US deployed one drone strike every four days in Pakistan. Drone Theory is a rigorous polemic against the increasing use of robot warfare around the world. Drawing on philosophical debate, moral lessons from Greek mythology and transcripts of conversations between drone operators, Drone Theory re-evaluates the socio-political impact of drone warfare on the world - and its people. Chamayou takes us through Nevada, Pakistan and arresting philosophical terrain to reveal how drones are changing the landscape of war theory and to highlight the profound moral implications of our own silence in the face of drone warfare.


    Born in 1976, Grégoire Chamayou is a philosopher at the Centre National de la Recherche Scientifique in Paris and the author of Les corps vils and Manhunts: A Philosophical History. Chamayou also lectures at Université de Paris Ouest, and has written for Le Monde Diplomatique among other publications.

    Janet Lloyd has translated over seventy books from French to English and has twice been awarded the Scott Moncrieff prize.

  • Rebellion was in the air. Workers were on strike, students were demonstrating on campuses, discipline was breaking down. No relation of domination was left untouched - the relation between the sexes, the racial order, the hierarchies of class, relationships in families, workplaces and colleges. The upheavals of the late 1960s and early 1970s quickly spread through all sectors of social and economic life, threatening to make society ungovernable. This crisis was also the birthplace of the authoritarian liberalism which continues to cast its shadow across the world in which we now live. To ward off the threat, new arts of government were devised by elites in business-related circles, which included a war against the trade unions, the primacy of shareholder value and a dethroning of politics. The neoliberalism that thus began its triumphal march was not, however, determined by a simple `state phobia' and a desire to free up the economy from government interference. On the contrary, the strategy for overcoming the crisis of governability consisted in an authoritarian liberalism in which the liberalization of society went hand-in-hand with new forms of power imposed from above: a `strong state' for a `free economy' became the new magic formula of our capitalist societies. The new arts of government devised by ruling elites are still with us today and we can understand their nature and lasting influence only by re-examining the history of the conflicts that brought them into being.

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