• C'est un quartier délaissé, avec son tank de la dernière guerre fraîchement repeint, autour duquel on s'assoit. C'est là qu'on revient, toujours. Qu'on se retrouve. Qu'on se raconte.
    Il est là. Il y a cette fille chez qui il vit. Lui, il fait des vidéos. Il interroge des gens, va à leur rencontre.
    «Tu te rappelles tout ce qu'ils nous racontaient à nous, se disent entre eux certains, qui n'en disent pas plus, n'en savent sans doute pas plus, mais hochent la tête, assez longtemps, pour laisser croire. Tu te rappelles, on les laissait raconter pour s'amuser, ils rajoutent, au bout d'un moment. Et putain, on en croyait la moitié, ils rajoutent. Et silence. Et c'était déjà pas mal, bordel de Dieu, la moitié. Et silence. »
    Un texte sur l'envie de vivre, sur l'énergie fondamentale trop souvent perdue. Sur l'amour. Sur les rêves. Sur la libido.

  • Ce recueil articule entre elles quatre formes brèves, Elles en premier toujours, Wagon, Artisans et Musaraignes. Le lecteur y croise des personnages en marge de toute norme, tous plus pathétiques les uns que les autres, aux trajectoires et aux projets sans avenir encore plus improbables qu'eux-mêmes, et pourtant. D'avoir trébuché, un jour que l'on ignore, ils ne se relèveront pas, ou alors d'une manière si imprévue que chacune de leurs heures est matière à fiction, comme une histoire condensant en soi tout le drame qu'il y a à être eux. Sans jamais trop désespérer, chacun trouve la grâce de l'abîme, continuera ses acrobaties en cours de chute.

    ***
    Cela commence par un hommage à la danse.
    Puis par cette errance dans la nuit d'une ville, et les lumières qui la trouent.
    Puis une réflexion sur les choses, celles qu'on garde, celles qu'on jette."Et voilà la terre autour. Tout autour, d'elles, et d'eux, on peut la sentir souffrir, la terre, endurer. Terre on dirait lointaine, mais comme une mémoire profonde, une musique triste, originelle. Et persistante, malgré son air de vision, vraiment tenace. Et d'un coup on reconnait tout, y compris soi. Dans le fait même de ne plus rien reconnaître, s'y reconnaître."
    Jacques Serena est un de nos plus singuliers explorateurs du récit : il l'a appliqué à un objet unique, jalousie, destin en rade, et a pris pour territoire ces villes du sud qu'il connaît si bien.
    Ici il prend écart : la même prose, la même puissance narrative qu'on connaît, mais devenue poème, avec montée progressive de l'intensité de parole, comme un ligne tendue enflant, concise, percutante.
    Un hommage donc à « celles courant en échappant aux balles (...) à ces assises, ces danseuses (...) avec des éternités dans le moindre regard. »
    Et malgré tout, dire, l'oser, comme dans un abandon.
    FB _ FG
    Ce livre est disponible en papier et numérique > http://www.publie.net/livre/elles-en-premier-toujours/


  • "entre ce qu'on sait et ce qu'on arrive à vivre, y'a des romans", nous disait-il en janvier au Petit Palais

    Question numéro six : et l'écrivain, dans le numérique, reste-t-il le même ? Bien évidemment que oui, se récriera-t-on : il est à sa table, il a remplacé la plume ou la machine à écrire par l'ordinateur et l'imprimante, et, une fois le travail fini, le porte à son éditeur. Mais pas si simple. La machine à écrire, et la forme de ce qu'on donnait à l'imprimeur, a toujours été liée aux formes particulières à chaque époque (la presse, le cabinet de lecture, le poche en sont des exemples - et ce duc de Ferrare, qui refusait les livres imprimés dans sa bibliothèque, « parce qu'ils manquent d'âme » ?). Ce qui ne change pas, c'est la curiosité, et qu'on mette en tension le langage et ce qu'il représente. Et ce qu'on nomme littérature, plutôt la résultante ou l'accumulation de ces points nodaux singuliers, où cette relation du langage au monde a été déplacée - et parfois même si discrètement. Ainsi l'itinéraire singulier de Jacques Serena : des études d'arts plastiques, dans cette frange méditerranéenne de la France, l'errance, des livres écrits pour d'autres. Et, dans cette période issue du grand bouleversement des années 60 et du rock, l'illusion qu'on partageait autrement les villes. Nomadisme, expérience des limites, et pour vivre, vendre et fabriquer des objets de cuir sur les marchés, l'été, trafiquer des posters achetés en gros à Milan, l'hiver. Et c'est ce monde-là qui s'entend dès le premier livre publié sous le pseudonyme incertain de Jacques Serena, comme s'il y avait une vie noble pour l'auteur à côté ou au-dessus de ce dont il témoigne : Isabelle de dos, et qui culmine dans ce livre fait d'instants au volant d'une voiture, la nuit sur une autoroute, dans une piaule de centre-ville avec clignotement d'une enseigne bleu au loin, et d'un narrateur perché sur tabouret face à miroir, dans Lendemain de fête. Ce à partir de quoi l'auteur pseudonyme Jacques Serena aurait pu envisager une vie confortable ? Mais ces textes qu'il écrit, c'est un monde fait de croisements, d'instants. Les lieux mêmes appellent, à côté des livres publiés chez Minuit, une galaxie d'ensembles brefs. Et ces récits, liés à ces narrateurs de pauvres paroles, sont des objets qui demandent qu'eux-mêmes on les charge, de notre corps, de notre parole. De grands acteurs et metteurs en scène se sont emparés des étranges situations de Serena, dans ces lieux non identifiés des fonds de ville, où la précarité n'est pas décrite, mais symbolisée par quelques points fixes, boîte de thon (on en retrouve une dans Artisans) et nouilles mal cuites, un tee-shirt pour tout bagage. Un monde qui, pour l'écrire, suppose qu'on arpente soi-même, sinon ces lieux qui furent un temps les vôtres, les locuteurs qui les affrontent à distance ? Jacques Serena est pour moi un compagnon d'ateliers d'écriture : ce qu'on apprend à ces expériences, qu'il continue lui aussi, c'est le langage à sa limite - et s'il reste un absolu, une nécessité, là même où le monde implique l'écrasement des êtres. Puis une musique, un art particulier de l'oralité, du regard sans distance sur l'extrême proche, une façon singulière de dialogue : la narration a toujours d'abord été musique. Alors Jacques Serena pour conclure cette série de six textes, parce que la figure de l'auteur, le fractionnement et la circulation des textes, l'appel aux voix, l'expérience où on doit se placer soi-même, sont des indicateurs importants, dans l'onde de choc qui saisit l'univers autrement stable des livres.
    FB

    liens
    Jacques Séréna aux éditions de Minuit
    à propos de Lendemain de fête
    Wagon, de Jacques Serena, sur publie.net
    Fiévreuse, aux éditions Argol
    l'auteur
    Né en 1950. Vit dans le sud de la France.
    Premier roman en 1989 aux éditions de Minuit.
    Depuis, publications épisodiques chez le même éditeur, ainsi que chez divers autres.
    En 1994, appel de Jean-Louis Martinelli, commande d'un premier texte dramatique. Ecrivain associé du Théâtre National de Strasbourg.
    Création d'ateliers d'écriture en milieux carcéraux et défavorisés.
    Collaboration avec Raoul Vaneigem sur Paresse (Ed. Centre G. Pompidou). Esprit de Corps (1997) monologue créé par Charles Berling.
    Rimmel (1998) mise en scène. Joël Jouanneau.
    Gouaches (2000), m.e.s. J. Jouanneau.
    Velvette (2000), m.e.s. J. Jouanneau, avec Jeanne Balibar, musique de Rodolphe. Burger. Quart D'Heure (2002) créé en Avignon par Ludivine Sagnier.
    2002, 2005, 2007, publication de trois nouveaux romans aux Editions de Minuit.
    Et commandes de textes dramatiques pour la radio (France Culture) et le théâtre (Théâtre du Rond-Point, Théâtre Ouvert, Théâtre du Festin, Théâtre Nanterre Les Amandiers, etc...).
    BIBLIOGRAPHIE aux Editions de Minuit :
    ISABELLE DE DOS. Roman, 1989.
    BASSE VILLE. Roman, 1992.
    LENDEMAIN DE FETE. Roman, 1993.
    RIMMEL. Théâtre, 1998.
    PLUS RIEN DIRE SANS TOI, roman, 2002.
    L'ACROBATE, roman, 2005.
    SOUS LE NEFLIER, roman, 2007.
    Chez d'autres éditeurs :
    PARESSE (avec Raoul Vaneigem), 1996. Ed. Centre G. Pompidou.
    ESPRIT DE CORPS. 1997. Ed. Via Voltaire.
    FLEURS CUEILLIES POUR RIEN (sur Gustav Klimt), 1999. Ed. Flohic
    GOUACHES. Théâtre. Editions Tapuscrits Théâtre Ouvert.
    VOLEUR DE GUIRLANDES. Nouvelle. Le Verger Editeur.
    QUART D'HEURE (+ Clients), Théâtre, 2001, Ed. Les Solitaires Intempestifs
    VELVETTE (+ Jetée), 2001, Ed. Les Solitaires Intempestifs
    LES FIEVREUSES, 2006, Argol.

  • Wagon

    Jacques Séréna

    Jacques Serena, c'est plus qu'une voix, et c'est peut-être cela qui dérange le plus : un territoire fait irruption dans la littérature.
    Celui des fonds de ville, des piaules en étage. Chômage et boulots précaires, hébergements de hasard, et l'intensité de la relation quand on sait, avant même qu'elle se tisse, qu'elle sera forcément provisoire et instable.
    La démarche de Serena, ce n'est pas faire exister littérairement un monde qui, sinon, n'apparaîtrait pas dans la mémoire écrite. Cela, ce n'est pas la tâche de la littérature. C'est de rester dans les fondamentaux du récit, produire du temps, organiser (au sens étymologique) la parole. La représentation de l'espace, les masques et les corps qui surgissent, dépendent d'abord de cette relation qui se tisse, qui mêle du temps et de la parole.
    Alors, oui, peut fasciner cette fragilité dite, et la noirceur où cela vous embarque. C'est ce temps sans bords ni frontières, dans l'espace fermé d'une nuit, d'une chambre de hasard, qui conditionne que la parole soit autre, et révèle, sous notre parole commune, le territoire étranger qui nous réouvre au monde.
    Alors se conçoit la pauvreté des éléments que prend et reprend Jacques Séréna, comme, un peu plus loin que Toulon, de l'autre côté de la frontière italienne, que lui - de son vrai nom Gervasio - connaît aussi bien, le déployaient quelques grands artistes comme Mario Merz : arte povera. Art de l'extrême, où la contrainte joue aussi sur les éléments. Jamais vu que dans Serena la bouche, lieu du corps par où s'énonce la parole, ce monologue infini dont il nous confie aujourd'hui une fraction, la bouche donc se nourrisse d'autre chose que de thon et nouilles mal cuites. Tout ici est signe, parce qu'ailleurs est le déploiement essentiel.
    Et radicale aussi l'interrogation sur la forme, sur ce fractionnement : il n'est plus l'heure de héros de légende, via romans à fin heureuse, quand même chaque rentrée littéraire nous servirait jusqu'à plus soif son lot de bluettes périssables. Les personnages (la great lady de Plus rien dire sans toi) deviennent allégorie de la littérature elle-même, ou sa parfaite inutilité de rôle dans la précarité terrible que réserve la ville à ses plus fragiles. Alors, dans ce déploiement, les lieux vides, les transitions et translations de bord de côte ou de long d'autoroute, ou de gare à gare, dans ce sud permanent, appellent encore parole, et masques qui la servent. Des masques doux comme James Ensor savait les faire


    FB

    Merci à Fred Griot et Sarah Cillaire pour l'édition numérique originale de Wagon.

  • Jacques Serena est probablement le seul, depuis bientôt 20 ans pour ce qui concerne son oeuvre aux éditions de Minuit, à explorer sans jamais cesser la nuit de la ville contemporaine. Les quartiers délaissés, les rues aux graffits, les bars semi-déserts et les équipées en voiture avec on ne sait trop qui.
    Et bien sûr ces chambres où on se réveille le matin sans trop savoir, et ces silhouettes fragiles, à la fois dures et évanescentes, les corps prêts à se joindre et les aventures - ou la vie même - prêtes à tout instant à se disloquer à jamais.
    Mais Serena depuis toujours traite cela comme un chant. Les silhouettes comme un ballet, une danse qui rejoint à peine le sol: il est trop crade, trop lesté de nos mésaventures du jour. Et les paroles: enrouées, rauques, incomplètes, voire même des personnages dont on ne saura rien, silnon trois gestes. Mais qui ont la présence d'un Giacometti, le son d'un Bashung - attention: sur une cassette usée d'avoir passé et repassé sur l'autoradio de la bagnole déglinguée qui vous emmène.
    Serena a payé de lui-même : des études aux Beaux-Arts, puis la revente de posters achetés à prix de gros en Italie et convoyés par la frontière, ou les bracelets gravés de cuir sur les marchés du Sud.
    De son chant, des êtres qu'il nous fait vivre dans ses singulières lumières, nous sommes nous-mêmes en quête, parce que nous les connaissons tous. C'est notre propre fragilité qu'ils disent.
    La beauté est beaucoup plus là que dans le monde policé de la littérature pour rentrée littéraire. A cela qu'on vous invite.
    FB

  • « Carnet de voyages » est le lieu de brèves correspondances entre photographie et écriture : une suite de neuf images et un texte de fiction composent un récit inédit.

  • Les photographies de Michel Massi, bien que réalisées sur commande lorsqu'il travaillait pour une agence de presse, rejoignent les récits de Jacques Serena dans les relations discrètes qu'elles mettent en scène ; micro fictions dans lesquelles les gens semblent « un peu en marge, décalés, en attente par rapport à une situation qui nous échappe ». Ces mots sur un banc, «gaby» appelant pour nous tout Baschung, les gestes des mains, les visages. Pour autant nul renvoi du texte aux images, nulle illustration, peut-être quelque chose que l'on pourrait dire une correspondance.

    JL

  • « Carnet de voyages » est le lieu de brèves correspondances entre photographie et écriture : une suite de neuf images et un texte de fiction composent un récit inédit.

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