• Qui veut connaître « la vérité enfin sur la chèvre de M. Seguin » ? Ou revisiter « la cigale et la fourmi » ? Ou encore embrasser « la grand-mère qui a mangé le loup » et saluer le « pépé qui ôte la pie de sa pipe en terre » ? Alors, il faut entrer vite dans le petit manège enchanteur du poète, on rencontre des hommes, des animaux et des choses à première vue étranges, mais cependant si familiers : un cosmonaute qui, à défaut de pommes de terre, cuisine « un plat de pommes de lune », un « TGV qui divague », un « général qui crie à bas la guerre », un « ordinateur qui perd la mémoire » et qui va voir un éléphant, un « ministre de la Paix qui n'a rien à faire » Du blé en poésie ? Alors que le poète ne s'en fait guère dans l'exercice de son métier, c'est le monde à l'envers ! Ou, plus exactement, l'envers du monde : ne serait-ce pas aussi la vérité de notre monde ? Jean Rousselot, ce grand monsieur de la poésie contemporaine, lorsqu'il s'adresse aux enfants le fait fraternellement, comme dans tous ses (nombreux) livres : avec respect. À chacun de faire ample et belle moisson de rêve, de sagesse humble et de plaisir vrai.

  • Prisonnier de son fameux Melon, dont on ne cite généralement que quelques tranches, Saint-Amant - 1594-1661 - apparaît, grâce au choix de Jean Rousselot, bien au-dessus de sa réputation de poète de la table et du vin. Toutes les facettes du baroque - sauf l'ennuyeuse - brillent en effet dans l'oeuvre complexe, capricieuse et inventive de cet homme qui entendait garder ses coudées franches avec le langage. Observateur précis et grand voyageur, Saint-Amant s'y montre, en outre, bien avant la lettre, un poète des choses vues, sinon du parti pris des choses, et un cosmopolite de la meilleure veine. Théophile Gautier lui accordait du génie. Il n'avait pas tort.

  • Neuf nouvelles composent ce livre. Les unes peuvent être dites « réalistes », en ce qu'elles empruntent leur thème à la vie courante, voire aux« faits divers ». Les autres, qui alternent avec les premières, peuvent être dites « imaginaires », en ce qu'elles inventent des actions et des situations apparemment impossibles. Dans la première catégorie, se rangent Les Heureux de la terre, nourris des souvenirs de l'auteur qui, dévoré tout enfant par le besoin d'écrire, croyait que la littérature était l'affaire des gens riches ; Celui qui vint l'hiver, inspiré par un séjour à l'île de Sein ; Les voisines, où l'on voit la pitié trop systématique pousser à la mort celui qui en fait l'objet ; Un suicide raté, qui est une sorte de pastiche de la nouvelle réaliste américaine. Dans la seconde : En dedans, qui nous transporte en même temps dans les cellules du corps humain et dans l'éther - qui n'est peut-être qu'un univers mental - où évoluent les soucoupes volantes ; Carnet trouvé chez les fourmis, journal d'un homme qui voit de jour en jour diminuer son temps de pensée, d'action, de parole, jusqu'à n'être plus qu'un corps en sommeil ; L'Etrange cas de M. Dupont, aventure d'un homme qui se met à grandir jusqu'à devenir aussi grand qu'une montagne et faire courir à la Société un risque mortel. Une nouvelle intercalaire : Un Châtelain et une nouvelle finale : Que je le veuille ou non, l'une et l'autre à la fois réalistes et imaginaires, donnent à l'alternance voulue par l'auteur toute sa signification et assurent l'unité du livre : ce qui est et ce qui pourrait être, la distance est infime ; d'ores et déjà, rien de plus étrange que le réel, rien de plus cruel que ce qui est moral, rien de plus plausible que l'invraisemblable.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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  • Après avoir refusé l'oraison de toutes les églises mais affirmé qu'il croyait en Dieu, Victor Hugo est mort, le 22 mai 1885. Il avait désiré le corbillard des pauvres. Ses funérailles furent grandioses et c'est la nation tout entière qui le conduisit au Panthéon. Il avait été tout d'abord monarchiste. Après quoi, prenant le parti des « misérables » et gravissant l'échelle la plus incommode et la plus périlleuse, il était devenu démocrate, républicain, avait incarné la conscience française dans son exil de vingt années, s'était proclamé socialiste et fait l'apôtre des États-Unis d'Europe. Parallèlement (« la révolution littéraire et la révolution sociale ont fait en moi leur jonction »), ce rimeur académique était devenu le fossoyeur du classicisme, le chef de file du romantisme, puis un « poète océan » sans cesse à l'écoute de la « bouche d'ombre ». La vie d'Hugo a été maintes fois narrée. Si quelques étapes en sont rappelées dans cet essai, le propos de celui-ci n'est pas biographique. Il veut plutôt son titre l'indique confirmer Hugo dans sa certitude que notre siècle serait « le lieu de ses résurrections successives », et cela non seulement en tant que poète, romancier, dramaturge ou peintre, mais aussi en tant que penseur. Aussi bien, la « religion dionysiaque de l'infini » et la « métaphysique épouvantée » de cet inspiré en qui Rimbaud reconnaissait un « voyant » alors que ses détracteurs, quand il mourut, le dirent « fou depuis trente ans », sont-elles, aujourd'hui, d'une brûlante actualité.

  • Un des premiers poèmes de Jean Rousselot s'intitulait Pour ne pas mourir. Une sélection de son oeuvre s'est intitulée, en 1976, Les Moyens d'existence. Il a failli baptiser ce nouveau recueil La Poésie ou la mort. Autant dire que la Poésie n'a jamais été pour lui un genre littéraire mais un engagement absolu, une irremplaçable façon de vivre, de combattre et de résister. Jusqu'au bout. Quitte - les motifs ne manquent pas de nos jours ! - à « déchanter ». Pourvu, toutefois, que ce soit « au plus juste ». C'est à cette justesse que s'efforce, en nous écrivant « comme si nous devions nous revoir » (qui, nous ? « les autres inculpés ») un poète qui se réfère aux « arguments les moins douteux de la matière » de préférence à tous « les prototypes inaccomplis de l'esprit », mais qui a « pour hygiène la pratique de toutes les jacqueries paranoïaques de l'être ».

  • Même si, dans un moment de découragement, j'ai écrit, au fil du journal de ces petits poèmes, qu'« ils ne conjuguent que moi et ne conjurent rien du tout », je continue d'espérer qu'ils n'ont pas trop trahi ma volonté de m'unir à tous les singuliers et à tous les pluriels de l'être, y compris « ceux qui nous traversent sans nous voir » et (pourquoi pas ?) à cet « Il » qui, selon Maître Eckart, n'existe que parce qu'on l'invoque, fût-ce en le nommant, comme William Blake, « Nobodaddy ». Et pour conjurer quoi, sinon l'absence, le non-être, la fin du « vigilant amour » ?

  • Il s'agit là de phrases, formulées dans mes rêves, tant par moi que par d'autres, identifiables ou non. Beaucoup sont étranges, illogiques, voire parfaitement incompréhensibles. Certaines, en revanche, expriment sans apparente ambiguïté des sentiments et des idées, disons ordinaires, où se permettent des allures aphoristiques. Jean Rousselot. Phrases arrachées au sommeil, au rêve, puisées dans les filets du réveil, dialogues étranges ou cocasses parfois, lambeaux de visions oniriques, ces textes courts résonnent profondément en nous, car, sous une apparente incohérence, sous le bonheur d'images étonnantes, le poète met à nu, sans les artifices de la raison et du discours, notre humaine condition. L'oeuvre poétique de Jean Rousselot est une des plus importantes de notre époque. (...) Jean Rousselot a nourri sa création de sa vie, des épreuves multiples auxquelles il a été confronté dès l'enfance mais sans effusion excessive, sans relâchement. Sa rigueur est autant dans l'écriture que dans l'éthique. C'est une poésie qui se tient droit. Si Jean Rousselot se réfère à sa vie, mêle le quotidien au rêve, la raison à l'absurde, les souvenirs à la méditation sur son écriture, c'est pour s'interroger sur le sens de l'existence. (...) Le souci de lucidité, de ne rien laisser sinon sans réponse, du moins sans questionnement, rend l'oeuvre de Jean Rousselot particulièrement éclairante et décapante. Maurice Cury, Intervention

  • À partir d'une rencontre - celle d'un sosie parfait du romancier Dino Buzzati, dont il fut l'ami et qui joue un rôle important dans cette histoire -, l'auteur, perdu dans Milan où il fait de la varappe sur la façade du Dôme, vit une aventure étrange. Les « en-cas » de la mémoire et les digressions picaresques ajoutent encore à une cacophonie finalement mieux orchestrée qu'elle n'en a l'air, la pie étant un animal rusé. C'est à elle que l'on compare, dans le val de Loire, quelqu'un qui dit n'importe quoi et s'agite inconsidérément. Mais ce quelqu'un peut avoir, comme Pascal, dessein d'entretenir une certaine confusion dans ses pensées, estimant que « c'est là le véritable ordre ». Quant aux actions, on sait depuis Nerval à quel point il est légitime de les enchaîner sans se soucier de savoir si on les vit ou si on les songe et sans trop tenir compte du temps et de l'espace où elles s'accomplissent. Parménide ne disait-il pas déjà : « C'est la même chose qu'on peut penser et qui peut être. » Cette autobiographie à la fois véritable et imaginaire de Jean Rousselot, surtout connu comme poète mais qui a déjà fait oeuvre de narrateur, est un livre souvent érotique, parfois noir d'humour et parfois pathétique, éminemment romanesque.

  • « Vous avez le don du détail, c'est-à-dire celui d'humanité », lui écrivait Albert Camus. Certes, mais Jean Rousselot peut se prévaloir aussi d'une extrême attention à l'insolite, au merveilleux toujours possible.

  • « La maladie est le luxe des pauvres. » Cette citation de Stefan Zweig donne le titre et la clef du dernier livre de Jean Rousselot. Non seulement elle est belle dans son expressive brièveté, mais encore elle convient parfaitement au récit et à l'homme qui l'a écrit. Voici donc un ouvrage attentif, où l'auteur, poète souvent bouleversant, s'est refusé les magies d'une imagination dont il sait user pourtant, un ouvrage où il a voulu étroitement adhérer au réel le plus privé de merveilleux et de fantastique, le réel gris ripolin des dispensaires et des sana. Ici tout est luxe des pauvres, non seulement la maladie qui les contraint à sortir de leur existence quotidienne pour les jeter dans de suspectes grandes vacances, mais la culture dont le jeune héros a faim et jusqu'à l'amour blessé par l'absence du malade. Ce récit n'est pourtant pas un morceau de bravoure naturaliste, une description à la Huysmans d'un enfer hospitalier, une fresque noire où tous les éléments de ce sujet tristement spectaculaire - la tuberculose - s'organiseraient au mieux des intérêts de l'artiste. Ce n'est pas non plus une confession. Ni un document. Rousselot a su se placer au delà de ces formes. Son récit m'a donné cette émotion rare que je trouve plus souvent dans la peinture que dans la littérature, à moins qu'il ne s'agisse d'un Charles-Louis Philippe ou d'un Vallès : la tendresse humaine des Le Nain, des Chardin, des Courbet. La gravité de l'auteur, dont on connaît les poèmes pleins d'humanité et dont les autres romans avaient déjà cette tonalité exceptionnelle, s'accorde parfaitement avec une exemplaire économie des moyens. Voici donc une manière d'éducation sentimentale et spirituelle d'un genre bien nouveau. Peut-être convient-elle à notre siècle où la vie elle-même est devenue le luxe des pauvres.

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  • Avant d'être un roman, ce livre est une aventure « existentielle » et spirituelle. De son premier ouvrage en prose, ARGUMENTS, paru en 1945, Jean Rousselot disait qu'il y fallait voir « une tentative d'enrayer le temps ». Cette tentative, à laquelle l'auteur n'a cessé de s'appliquer depuis lors, UN TRAIN EN CACHE UN AUTRE voudrait aujourd'hui prouver qu'elle peut être victorieuse, grâce à « l'immensité bourgeonnante et à l'infini pouvoir d'expansion de la mémoire ». Ce n'est là qu'une des ambitions de ce livre méditant, médité. Une autre, que le titre éclaire, est de montrer l'interpénétration complexe, biologique, des destins, de tous les destins humains, de tous les trains et traintrains de l'existence, envers et contre l'individualisme et la chronologie. « Je est un autre » disait Rimbaud. Pourquoi ne serait-il pas « tous les autres » et leur mémoire même ? Qu'il y ait là de l'unanimisme, l'auteur, sans doute, n'y contredirait point. Un lecteur attentif verra, pourtant, que cet unanimisme a un caractère mystique qui donne peut-être tout son sens au roman. Car roman, il y a. Un roman qui pourrait se suffire à lui-même. Celui d'un terne comptable qui lève le pied avec une fortune, plutôt pour faire un acte que par désir de richesse, et qui après avoir raté son aventure, faite d'une grande passion charnelle puis de la vaine attente d'un châtiment glorieux, reviendra au bercail, à la noria des jours et lendemains « qui ne chantent ni ne pleurent », autrement dit connaîtra la véritable expiation, qui est l'anonymat, la frustration. Livre ensemble lyrique et grave, insolite et familier, désinvolte et profond, qui ne craint pas de mélanger tous les genres, qui nous transporte en Hollande, en Hongrie, en Angleterre, dans l'Île de Ré, etc... nous fait partager la vie d'un tailleur quarante-huitard, aussi bien que celle des cosmonautes et intègre au récit l'événement en train de se produire. UN TRAIN EN CACHE UN AUTRE montre Jean Rousselot en pleine évolution, en plein renouvellement, en pleine maîtrise. On le savait poète. On le découvre ici grand prosateur.

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