Gallimard

  • ?R dix-sept ans, élcve de philosophie au lycée d'Alger, Albert Camus eut pour professeur Jean Grenier. Ainsi commença une amitié qui devait durer toujours. Et Camus a dit lui-meme assez souvent l'influence qu'avait eue, sur sa pensée et sur son style, l'auteur des Îles. Le livre de Jean Grenier n'est ni une biographie ni un commentaire de l'uvre de Camus. C'est une suite de souvenirs strictement personnels, un témoignage dont la discrétion volontaire n'exclut pas la précision. Jean Grenier est ainsi amené ?r parler de questions qui se sont posées ?r Albert Camus touchant la politique, la religion, l'Algérie, la création littéraire, etc. Un portrait se dégage peu ?r peu de cette suite de souvenirs ou la vérité est obtenue avec une grande sobriété de moyens et ou sont abordés indirectement des problcmes qui nous concernent tous.

  • Il existe je ne sais quel composé de ciel, de terre et d'eau, variable avec chacun, qui fait notre climat. En approchant de lui, le pas devient moins lourd, le cur s'épanouit. Il semble que la Nature silencieuse se mette tout d'un coup 'r chanter. Nous reconnaissons les choses. On parle du coup de foudre des amants, il est des paysages qui donnent des battements de cur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. Il est des amitiés avec les pierres des quais, le clapotis de l'eau, la tiédeur des labours, les nuages du couchant. Pour moi, ces paysages furent ceux de la Méditerranée.

  • "L'homme n'a pas à se demander s'il doit être optimiste ou pessimiste. Il meurt; ceux qu'il aime meurent; les choses qui l'entourent meurent. Pas tout de suite, bien entendu; le cèdre dure plus longtemps que la fleur des champs, et l'éléphant plus que l'insecte. Mais le temps ne fait rien à l'affaire. Un siècle paraît un jour à celui qui est destiné à vivre un siècle; et l'éphémère a une journée parfaitement bien remplie qui équivaut à l'existence la plus longue. Rien n'existe pour l'être vivant qu'en fonction du terme. «Long», « court », qu'est-ce que cela signifie ? Ou il y a un terme, ou il n'y en a pas. Quand il y a un terme, nous avons les yeux fixés sur lui, et la distance qui nous en sépare est une droite virtuelle, dont seules sont réelles les extrémités; d'un seul coup, le regard se porte sur le point d'arrivée; l'intervalle, quelle que soit son importance dans le domaine de la nature, est transformé en « moyen », en « obstacle » ou en « délai », il n'existe pas en soi. Si j'ai l'habitude d'effectuer un trajet de quarante kilomètres dans une journée,j'ai l'esprit tendu vers le quarantième kilomètre, et la journée me paraît bien remplie lorsque je l'ai atteint. Mais si, par extraordinaire, il me faut faire quatre cents kilomètres dans le même laps de temps, ma journée, à ma grande surprise, me suffira, car j'aurai bandé l'arc de ma conscience vers un but qui pour moi ne sera pas plus éloigné. Renouvier, agonisant, à un âge très avancé, disait à son ami Louis Prat qui l'assistait « C'est une erreur de croire qu'en vieillissant l'on se détache de la vie. On y est aussi attaché, sinon plus, et le déchirement n'est que plus douloureux d'être conscient de tout ce que l'on quitte. L'adolescent meurt bien plus facilement il ne croit pas qu'il soit mortel; il n'a goûté qu'à une partie de ce qui peut être offert à l'homme."
    Jean Grenier

  • 'Le voyage décrit par Grenier est un voyage dans l'imaginaire et l'invisible, une quête d'île en île, comme celle que Melville, avec d'autres moyens, a illustrée dans Mardi. L'animal jouit et meurt, l'homme s'émerveille et meurt. Où est le port ? Voilà la question qui résonne dans tout le livre.' Albert Camus.

  • Voici le parcours de Camus, oeuvre par oeuvre, de ses premières pages jusqu'aux dernières. Comment chaque livre fut écrit, comment il fut reçu en son temps, ce qu'en pense le lecteur d'aujourd'hui. On assiste aussi à la formation et à l'évolution d'un homme. À travers les récits, les essais, le théâtre d'un artiste attaché à créer ses propres mythes, on découvre ses sources les plus profondes. Ils ne disent pas seulement l'absurde et la révolte. On peut discerner en eux une émotion plus intime dont l'origine est "l'admirable silence d'une mère et l'effort d'un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence".

  • Un jour lointain, quelqu'un me dit : "Tu devrais lire Tchékhov. Il me semble que c'est une littérature pour toi." Maintenant j'ai l'impression que j'ai appris à lire dans son oeuvre et qu'à travers l'individu nommé Tchékhov qui vécut si loin d'ici, il y a un siècle, je reconnais et j'aime tout ce que l'on peut savoir d'un homme, les qualités et aussi les défauts. Comme le dit Alexandre Zinoviev, à propos de Tchékhov précisément, chacun cherche dans autrui le reflet de sa propre perversité. Encore plus quand il s'agit d'un écrivain, cette variété assez particulière du genre humain qui envoie à dieu sait qui un message crypté, en craignant et souhaitant tout à la fois qu'un inconnu soit capable de le percer à jour.

  • Le palais des livres

    Roger Grenier

    En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple en allant voir quelle place les écrivains donnent aux faits divers, aux délices et aux affres de l'attente, à la tentation de l'inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d'écrire l'amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu'est-ce qu'écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L'une et l'autre, on s'en doute, ne peuvent que rester sans réponse.

  • Brassaï est arrivé à Paris en 1924 pour devenir peintre. Mais ce sont ses errances nocturnes avec ses amis artistes qui l'ont métamorphosé en photographe, aidé par les conseils de son compatriote André Kertész, le premier à prendre des photos de nuit. En 1932, il publie l'album Paris de nuit qui lui apporte aussitôt la célébrité, il collabore à la revue surréaliste Le Minotaure et rencontre Picasso dont il photographie les sculptures au château de Boisgeloup.
    Roger Grenier a vécu sa jeunesse à Pau, où il a rencontré Gilberte, future épouse de Brassaï. Journaliste à Paris depuis la Libération, il lui trouve un travail grâce auquel elle rencontre le photographe en 1945. Les deux hommes deviennent très liés et leur amitié durera jusqu'à la mort de Brassaï.

    Comme l'écrit Roger Grenier dans son texte qui évoque leurs trente-trois ans d'amitié : "Venant de Brasso, en Transylvanie, il trouva avec nous une nouvelle famille. Je pense souvent que c'est moi qui l'ai marié, à la mairie du XIVe et à Notre-Dame-des-Champs, et c'est moi qui l'ai enterré, au cimetière Montparnasse."

    Dans les nombreuses lettres et cartes postales que Brassaï adresse à son ami Roger, défilent voyages et projets du célèbre photographe, qui prépare ses livres sur d'illustres amis tels que Picasso et Henry Miller, termine l'édition du Paris secret des années 30, ou se met à la sculpture.

    Cette correspondance inédite donne le portrait sans retouches de l'un des plus grands photographes du XXe siècle.

  • Le palais d'hiver

    Roger Grenier

    Raymond, tout rond dans son costume de polichinelle, se lève en roulant des bosses. Rubans au vent, il se dirige vers l'estrade, applaudi, acclamé. Il rouvre le piano, s'assied. Il commence par son one-step favori qu'il accompagne d'onomatopées :
    - Tra-la la la la la-la la la la-tra la la la...
    Ce n'est qu'un air à la mode, une rengaine de l'année 1923. Mais Lydia et tous ceux qui sont là, pourront-ils, dans dix ans, dans vingt ans ou dans trente, pourront-ils, s'ils vivent encore, entendre cet air sautillant sans pleurer leur jeunesse, et sans revoir le pauvre Raymond Casadebat qui les faisait danser, au Palais d'Hiver, après le départ de l'orchestre...

  • "Je ne sais pas si je suis un provincial ou un Parisien. Je suis né par hasard en Normandie. Pau et le Béarn où j'ai passé mon enfance et mon adolescence m'ont inspiré une bonne partie de mes livres. Mais ma ville, c'est Paris. J'ai l'impression que les vrais Parisiens sont ceux qui sont nés ailleurs et pour qui vivre à Paris est une conquête. Il me suffit de passer sur un pont de la Seine, et je m'émerveille. Des ciels incomparables ! Ce n'est pas un rêve, je suis à Paris!" Roger Grenier.

  • Ciné-roman

    Roger Grenier

    "La danseuse numéro 12, celle aux jolis bras minces, s'effondra. Dans sa chute, elle entraîna son partenaire, qui n'avait plus la force de la soutenir. Deux autres couples trébuchèrent et tombèrent sur eux. Le speaker, fatigué lui aussi, haussa à peine le ton pour commenter la chute. Les soigneurs se précipitèrent sur le ring. Deux hommes et une femme s'étaient relevés. Un couple s'était même reformé et recommençait à se traîner le long des cordes. Mais il fallut emporter dans les vestiaires un homme et deux femmes. Au bout d'un moment, le disque qui était en train de passer fut interrompu et le speaker demanda s'il y avait un médecin dans la salle." Prix Femina 1972

  • Poursuivant la galerie de portraits qu'il avait inaugurée avec un premier volume d'Instantanés, l'auteur évoque ses souvenirs à propos de Gaston Bachelard, Hector Bianciotti, Roger Caillois, Louis Guilloux, J.-B. Pontalis et quelques autres. Il témoigne de son admiration et de son amitié.
    Un ultime chapitre, pour rire, traite des belles fréquentations du chien Ulysse qui, partageant une vie d'éditeur, a entretenu des relations cordiales avec Aragon, René Char, Massin, Claude Roy, Marguerite Yourcenar, Kundera, Ionesco, Dominique Aury, Raymond Queneau, Claude Chabrol, Romain Gary...

  • Des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu'une passion les anime.
    Des récits subjectifs, à mille lieues de la biographie traditionnelle. L'un et l'autre : l'auteur et son héros secret, le peintre et son modèle. Entre eux, un lien intime et fort. Entre le portrait d'un autre et l'autoportrait, où placer la frontière ? Les uns et les autres : aussi bien ceux qui ont occupé avec éclat le devant de la scène que ceux qui ne sont présents que sur notre scène intérieure, personnes ou lieux, visages oubliés, noms effacés, profils perdus.

  • Instantanés

    Roger Grenier

    "En photographie, l'instantané est le contraire de la pose. Les auteurs dont j'ai saisi ici quelques instantanés ne posent pas. Il ne s'agit ni de biographie ni d'études de leurs oeuvres. Simplement du souvenir que je garde d'eux.
    On reverra Dominique Aury entourée de ses animaux favoris, Albert Camus à Combat, Julio Cortázar, aussi insolite dans sa vie que dans ses nouvelles, Gaston Gallimard quant il était un jeune homme fou de littérature, Romain Gary mon voisin de la rue du Bac, Ionesco de retour en Mayenne, son pays d'enfance, Raymond Queneau tenant dans ses bras sa petite chienne tibétaine. Claude Roy sur le pont des Arts. Et l'on entendra de nouvelles paroles de Prévert. Vingt-cinq portraits.
    Tous ceux dont je parle ici, ou presque tous, je les ai connus personnellement. Et je continue à penser à eux, toujours avec sympathie et, pour quelques-uns, avec affection."
    Roger Grenier

  • "Quelle image surgit au nom de Francis Scott Fitzgerald ? Le Fitzgerald de la défaite, de La Fêlure ? L'excentrique de l'âge du jazz qui éprouve toujours le besoin de se faire remarquer et de se rendre insupportable ? Le romancier respectueux de son art, mais qui gaspille son talent à écrire des nouvelles pour les magazines, parce que les besoins d'argent le prennent à la gorge ? Le compagnon de Ring Lardner, de Hemingway, de Dos Passos, toujours prêt à aider les autres de ses conseils et à faire jouer son influence en leur faveur ? Celui qui a la folie de trop demander à la vie et la sagesse de préférer l'écriture à tout le reste ? Celui qui croit que l'on peut "tenir en équilibre le sentiment de la futilité de l'effort et le sentiment de la nécessité du combat ; la conviction de l'inéluctabilité de l'échec et pourtant la résolution de réussir" ?" Roger Grenier. Prix Joseph-Delteil 1996

  • "J'ai écrit ces impressions sur Pascal Pia peu à peu, chaque fois que je m'interrogeais sur son personnage et sur ce qu'il représente pour moi. Je n'avais pas l'intention de les publier. D'ailleurs, j'ai conscience de n'avoir pas dit le dernier mot. Et comment trouver le dernier mot, avec Pia ? De son côté, il avait interdit que l'on parlât de lui après sa mort. Mais, aujourd'hui, plus d'un signe laisse à penser qu'un mythe est en train de se former. Si l'on ne veut pas que l'homme soit tout à fait enseveli sous la légende, ou qu'un industrieux de la biographie s'en empare, ceux qui l'ont connu doivent dire le peu qu'ils savent. Je ne l'ai pas fait sans un sentiment de culpabilité, ne pouvant m'empêcher de me demander si, comme il le pensait, à l'histrionisme de la parole et de l'écrit, il ne vaudrait pas mieux préférer le silence." Roger Grenier.

  • Une nouvelle est en général un bref instant de vie, dérobé au temps, un court morceau de la réalité découpé net. Peu respectueuses de la norme, la plupart de celles que voici s'étendent souvent sur de grandes périodes, parfois sur toute une existence.
    Un paisible ménage à trois qui ne finit que par une double infidélité. Un vieil homme qui, en réfléchissant sur son passé, se condamne lui-même à mort. Un musicien de brasserie qui, le violoncelle sur le dos, erre à la recherche de l'amour. Le destin d'une femme qui a été vamp au cinéma, dompteuse de tigres et bonne de curé. Une bavarde qui réussit à ennuyer son amant au-delà de la mort. Deux anciens collègues qui n'arrivent pas à se mettre d'accord sur leurs souvenirs. Et surtout, ce 'Bref récit pour une longue histoire' qui commence dès l'enfance, et se déroule au cours de très nombreuses années, jusqu'à ce qu'il se perde dans les sables du temps.

  • Il est des maladies qui sont des aventures. Adrien Laplace se trouve d'abord pris en charge par une charmante amie, Charlotte. Puis surgit un inquiétant médecin, le docteur Prados. Et bientôt Luciana, la femme de ce médecin, entre dans ses pensées. Dans le Paris des années cinquante, les Prados sont des exilés qui ont perdu pour toujours la patrie d'origine. C'est à leur exil que fait allusion le titre du roman, Il te faudra quitter Florence. Il est emprunté à un vers de Dante, une prophétie qu'entend le poète et qui lui annonce qu'il sera banni. Adrien, lui, connaît une autre sorte d'exil. De plus en plus fasciné par Luciana, il est entraîné loin de ses habitudes, de ses amis, de son métier, dans une chute qui paraît ne jamais devoir finir. Du jour où il connaît les Prados, il va de surprise en surprise. Mais, dans ce jeu, le plus coupable est aussi une victime, et la victime a sa part de culpabilité. On ne peut en dire davantage, pour ne pas dévoiler le noeud secret de cette histoire aux rebondissements tantôt pittoresques, tantôt tragiques. Ajoutons seulement que certains hommes, après avoir coulé au fond du malheur, sont doués par la nature de la faculté de refaire surface. Les voici prêts à recommencer les mêmes folies, à montrer la même faiblesse, à se laisser attirer par le même genre de personnages et de situations. Luciana, pourtant, ne croyait-on pas qu'elle serait à jamais la seule digne d'un grand amour, l'unique et irremplaçable bien-aimée ?

  • Les embuscades

    Roger Grenier

    Sur les traces d'une jeune femme, Constance, dont ils sont tous plus ou moins amoureux, les héros de ce roman se trouvent jetés dans quelques événements historiques brûlants : Résistance, franchissement clandestin des Pyrénées, prise de l'Hôtel de Ville et Libération de Paris, guerre civile de Grèce... Mais l'appel de l'histoire pèse toujours moins que celui de deux yeux gris, d'un regard perdu, au bord des larmes...

  • Un air de famille

    Roger Grenier

    Le but secret de tout récit est de mettre à jour quelques thèmes, notre mythologie. Ici, le chemin est inverse. On part des thèmes pour aboutir à une sorte de récit. Ces points de départ sont une ville d'eaux et sa légende ; la nuit, continent dont chacun de nous, dès l'enfance, doit faire la conquête ; les singularités des amours dans une famille ; l'exploration de Paris, à la recherche du moindre vestige d'un passé mal connu. Et aussi la façon dont la musique s'entremêle à la vie. Cent romans jaillissent de ces sources, une histoire en appelle une autre, une foule de personnages retrouve vie, surgissant du passé ou du rêve. Car il serait vain, quand il s'agit de notre sensibilité personnelle, de distinguer le réel et l'imaginaire. Et de même que, dans ce livre, littérature et musique se confondent, ce qui compte, c'est l''air de famille' qui chante en nous et donne une unité à tout ce que nous aimons.

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