• Fragilité

    Jean-Louis Chrétien

    • Minuit
    • 2 Novembre 2017

    Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force, un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible, et la transmettront aux langues et aux cultures de l'Europe occidentale. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines, de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l'histoire. Bien que nul ne l'ignore, chaque homme et chaque génération le découvrent en acte avec une sorte de saisissement et d'effroi.
    Ce livre en décrit d'abord les figures variées, dans une longue durée, et suivant la polyphonie des oeuvres qui donnent à voir l'humaine fragilité. Il va de l'impuissance et du dénuement du nourrisson comme miroir de notre condition, et des matières fragiles (le verre, l'argile, la bulle de savon) qui en sont les symboles toujours repris, à la fêlure invisible qui soudainement produira la catastrophe. La poétique des ruines, où l'on contemple les débris des hautes civilisations qui se croyaient là pour toujours, précède une réflexion sur la beauté propre du fragile comme sur la fragilité du beau comme tel.
    Il y va dans un second temps du concept même de fragilité, de Sénèque à Kant et au-delà. Ce sont les Pères de l'Église latine, et notamment saint Augustin, qui donneront à la fragilité un sens fondamentalement moral, celui d'un penchant au mal et à l'injustice, qui ira s'approfondissant, avant que la modernité ne tente de l'écarter.
    Le livre s'achève sur ce qui l'a rendu possible, la fragilité de la voix humaine, qu'un rien peut briser, et qui pourtant dit le sens qui ne périt pas, et que l'homme se transmet, en le renouvelant, d'une génération à l'autre.

  • La joie nous rend plus vifs dans un plus vaste monde. Comment penser cet élargissement du dehors et du dedans, et le chant neuf de ses possibles ? Et de quelle manière décrire ce que la Bible nommait dilatation du coeur, laquelle parfois se produit jusque dans l'épreuve et l'angoisse, comme si leur pression faisait naître une force à nous-mêmes imprévue ?
    Plus encore que les philosophes, les poètes et les mystiques ont su ce qu'il en est d'être soulevé par cette crue de l'espace, et déchiré presque par cette joie. De saint Augustin à saint Bernard et à sainte Thérèse d'Avila, du trop méconnu Thomas Traherne à Victor Hugo, Walt Whitman, Paul Claudel et Henri Michaux, ces explorateurs de la joie spacieuse servent ici de maîtres et de guides pour ce pays qui peut s'ouvrir au détour du moindre chemin, voire au coin d'une chambre, si nous nous laissons rejoindre et traverser par sa soudaine lumière. Lourd d'histoire est le mot « dilatation », mais riche aussi de promesse.

    Cet ouvrage est paru en 2007.

  • S'approprier un lieu pour l'habiter est un acte fondamental de l'homme. Mais ce que nous sommes, il nous faut aussi apprendre à le faire nôtre, en découvrant, exerçant et habitant nos possibilités. Cet espace intérieur est-il essentiellement celui de ma solitude, où nul autre ne peut pénétrer, ou peut-il être celui d'une hospitalité, un vide central où Dieu vient demeurer ?
    Dans la continuité d'une tradition qui remonte à la Bible, nos diverses demeures (chambre, appartement, maison, temple, château...) ont permis de figurer et de décrire l'intériorité humaine. Il s'agit de schèmes variés, tantôt pour explorer, tantôt pour construire notre personnalité, et par là pour penser le jeu de nos forces et de nos désirs, le déploiement de nos pensées et de nos actes, et en dégager des lois, selon une topique, du mot qui signifie la disposition des lieux.
    Une rupture et un renversement marquent cette histoire. La topique chrétienne, largement méconnue, forme un modèle diversifié et approfondi au long des siècles, lequel pose l'identité humaine comme habitable par une autre présence que la nôtre. À partir de la Renaissance, et depuis Montaigne jusqu'à Rousseau et Kant, tout comme dans la poésie et le roman, elle tend à s'effacer, avec son horizon mystique, au profit d'un face-à-face avec moi-même, tout en usant des mêmes schèmes. Ainsi se fondent l'identité moderne et la subjectivité.
    À travers la pensée de nombreux auteurs, de saint Augustin à sainte Thérèse d'Avila, d'Origène à Dante, de Baudelaire à Freud, ce livre décrit et médite, selon une généalogie, un axe oublié de la pensée de l'identité, lourd de questions toujours aiguës.

  • Depuis toujours d'autres voix se sont adressées à la nôtre, et le monde visible lui aussi l'a depuis toujours appelée et requise. Écoute et réponse ne peuvent se dissocier, car on ne peut vraiment écouter qu'en répondant. Mais qu'est-ce qu'écouter ? La voix ne porte l'esprit qu'en étant elle-même portée par le corps entier, elle met en oeuvre tous nos sens dans un perpétuel et vif échange.
    Comment penser l'entrelacs de la parole, de l'écoute et du regard ? Peut-il laisser hors jeu le sens fondamental qu'est le toucher ? Est-il vrai que, selon tous ses sens, le corps écoute ? À travers des analyses qui vont d'Aristote à la phénoménologie contemporaine, ce livre comporte une méditation de la beauté comme appel, une critique des pensées d'une « voix intérieure », silencieuse et incorporelle, telle la « voix de la conscience », et une description des fonctions du toucher dans notre rapport au monde.

  • Les extrémités du temps excèdent notre mémoire et notre attente. La philosophie, avec Platon, les médita : la vérité de l'être, immémoriale, n'est jamais que retrouvée, en traversant l'oubli. Comment penser cet oubli premier et fondateur ? Les analyses modernes de l'oubli, quant à elles, vivent de nier la perte : tout serait inoubliable, et notre intégrité toujours sauve. Pour la pensée chrétienne, tendue entre le Genèse et l'Apocalypse, espérer contre tout espoir et se souvenir de l'origine sont deux actes essentiels de la foi. La mémoire aussi doit mourir pour ressusciter, se purifier par là de toute nostalgie et devenir mémoire de la promesse : espérance. Saint Augustin, saint Jean de la Croix nous l'apprennent, après Philon le Juif : l'Autre seul est inoubliable, car seul il est l'inespéré.

  • La nature de ce livre n'est pas d'être un livre d'érudition religieuse mais c'est un livre d'accompagnement de la pensée augustinienne et non un livre sur cette pensée. Il ne présuppose pas une connaissance approfondie mais souhaite être une introduction à sa pensée.SOMMAIREAvant-propos -- Interroger -- écouter -- manger, boire -- ruminer -- éructer -- traduire -- lire -- se taire -- enseigner -- mentir -- confesser -- témoigner -- chanter -- crier -- bénir -- demander -- exaucer -- promettre -- rappeler -- pardonner -- baptiser -- gémir -- jubiler

  • La rencontre des artistes et du visible est tout à la fois approche et lutte, un corps à corps. Peinture et poésie n'ont cessé de répondre, à leur façon propre, aux manifestations du corps humain. Le concept de création est-il pertinent pour penser leur faire-oeuvre ?
    De l'esprit, le corps témoigne diversement dans son chant ou son silence, sa nudité ou ses absences... De Chardin à Braque, de Rembrandt à Delacroix, de Keats à Verlaine, de Mallarmé à Claudel, l'art approfondit ce que ses actes ont d'inépuisable.

  • Prendre ou recevoir la parole, faire confiance à son pouvoir, verser des larmes de tristesse ou de joie et accompagner celles d'autrui, se servir des choses et des outils qui nous entourent, incorporer ce qu'on fait sien, s'incorporer à une communauté historique, chercher et trouver, ne pas trouver ce qu'on cherchait, trouver aussi ce qu'on ne cherchait pas, tels sont les actes quotidiens dont ce livre aborde le sens.
    Ces actes lourds d'humanité sont décrits dans leurs diverses possibilités avec l'aide de philosophes et de mystiques, de poètes et de romanciers variés, qui vont des Grecs au XXe siècle. Ce sont des promesses d'avenir que nous recevons au lieu de les faire, et tenons sans les avoir passées. Furtives, elles peuvent passer inaperçues au milieu du tumulte, mais elles seules, dans leur simplicité, nous apprennent la patience de la pensée, la douceur du geste, le courage de l'espérance, et cette « vérité dans une âme et dans un corps » dont parlait Rimbaud.

    Cet ouvrage est paru en 2004.

  • Notre parole répond aux autres, aux situations, au monde, à nous, à Dieu. Nous répondons de nous et de ce que nous serons. Comment décrire ces divers modes de la parole comme réponse ? Comment penser le lien de la réponse et de la responsabilité ? Qu'en est-il de la lutte entre réponses adverses ? Tels sont les enjeux de ces réflexions conduites sous la forme de conférences données par l'auteur dans le cadre de l'Institut catholique de Paris en janvier 2007.

  • Nous ne pouvons connaître les autres hommes que par leurs gestes, leurs paroles et leurs actes. Depuis deux siècles, le roman ne s'en est plus satisfait, et s'est voué, avec une intensité toujours croissante, à nous montrer la conscience au grand jour. Ce qu'elle a de plus secret, et parfois pour elle-même, vient sous nos yeux dans le moindre récit. Et ce que la Bible réservait à Dieu, sonder les reins et les coeurs, est devenu l'attribut commun des romanciers.
    Quel est le sens de cette transformation radicale ? Comment a-t-elle eu lieu ? Quels chemins a-t-elle suivis, et quelles formes a-t-elle produites ? De quelle compréhension de la conscience est-elle lourde ?
    Ce volume se concentre sur le monologue intérieur, en se tenant au plus près de ses usages variés, conversations intimes des héros de Stendhal, fulgurations décisives de Balzac, « tempêtes sous un crâne » de Victor Hugo. L'exploration se poursuit avec Virginia Woolf (Les Vagues), William Faulkner (Lumière d'août), et Samuel Beckett (L'Innommable).

  • Chant d'amour, le Cantique des cantiques est aussi un chant du corps, féminin et masculin, qui en loue les membres un par un. La vigilance de ses lecteurs chrétiens en a peu à peu dégagé une logique et une symbolique du corps, puissantes et différenciées. Elles forment l'objet de ce livre, qui en étudie le sens et la constitution, des origines au XIIIe siècle, à travers une trentaine d'auteurs (notamment Origène, saint Augustin, saint Bernard), ainsi que sa postérité chez certains modernes (comme Luther, saint François de Sales ou Claudel).
    La signifiance du corps y est méditée dans la diversité de ses gestes et de ses membres (les yeux, le nez, la chevelure, les lèvres, les bras et les jambes, les seins, etc.). Cette symbolique des organes est double : elle s'applique au corps collectif de la communauté comme aux puissances de l'homme intérieur. Des dimensions essentielles de la pensée chrétienne du corps, largement méconnues, sont ainsi explorées. Elles ont marqué notre langage et notre rapport au monde en bien des aspects.
    Que peuvent nos membres ? Jusqu'où va la clarté du corps ? Que montre-t-elle ? Qu'est-ce qu'appartenir à une communauté ? La force de la parole du Cantique donne là-dessus sans fin à penser.

  • Nous vivons tous selon des promesses, celles que nous avons faites, celles que nous avons reçues. La promesse est par excellence la parole donnée. Elle donne ce qui n'est pas encore et n'apparaît qu'en elle, à même la voix. Que donne-t-on et comment donne-t-on en donnant sa parole ? Est-elle une parole parmi d'autres, ou toute parole en quelque manière promet-elle ? Telles sont les questions centrales de ce livre. À travers l'analyse de penseurs fort divers - Platon, Plotin, saint Thomas d'Aquin, Malebranche, Kierkegaard, Heidegger... - et de figures multiples de la manifestation - la nudité, le récit, le rêve, le journal intime, le témoignage, la confession... - ce livre critique les théories qui posent une transparence et une plénitude ultimes de la communication, nous dispensant du risque et de l'obscurité de la promesse et il analyse positivement les modes du don de la parole, la finitude de la décision.

  • Renouvelant profondément la présentation de la conscience, Gustave Flaubert et Henry James ont ouvert au roman des régions jusqu'alors inconnues, et donné à ce genre au xxe siècle la mesure de sa tâche et de son exigence. Le jugement moral sur les personnages s'atténue ou se suspend, au bénéfice d'une description aussi fine qu'ambiguë. Et cette descente dans les abîmes intérieurs délaisse désormais la trop nette articulation du monologue intérieur (étudié dans La Conscience au grand jour) pour une approche plus subtile, notamment grâce au style indirect libre, dans une parole à mi-voix.
    Comment les mouvements et les glissements de la conscience en viennent-ils à prendre une force dramatique plus intense que les événements même du monde ? Pourquoi son « intime aventure » occupe-t-elle à présent le centre ? En quoi ce qui faillit seulement avoir lieu peut-il avoir autant d'effet que ce qui se produisit ? Par quels modes du style le secret peut-il être suggéré comme tel, avec tout le non-dit qu'il suscite ? Pourquoi la vie quotidienne se fait-elle ce qu'il y a de plus lourd d'un sens inépuisable ? Et quel jour neuf se lève-t-il alors sur notre relation aux choses et aux lieux, comme sur les rapports de force qui ordonnent nos multiples liens avec les autres consciences, noeuds de notre identité ? Comment montrer avec rigueur le règne en nous du faux, de l'illusion, du clair-obscur ?
    Ce volume présente les conclusions du diptyque sur la vision que le roman des deux derniers siècles a prise de l'humaine conscience dans toutes les nuances de sa fragilité.

  • Les vrais secrets ne se dérobent pas. Ils veulent intensément cette clarté qui les donne sans les trahir et les confie sauvegardés, clarté de la lueur où la nuit se rassemble et se livre en un regard pour que nous puissions la prendre à coeur. La révélation de Dieu ne profane pas son mystère, elle est l'événement où ce mystère s'expose à nous et nous expose à lui, sans cesser d'être mystère, et nous blesse d'une blessure que rien, jamais, ne pourra guérir, celle de l'amour infini. Le mystère s'accomplit dans la révélation, la lueur est l'offrande même du secret. Comment la gloire de Dieu peut-elle nous être donnée sur l'ostensoir nocturne de la croix ? Quels sont les liens essentiels de la révélation et du secret ? Jusqu'où le verbe peut-il aller, chargeant d'un avenir irrémédiable le silence qui semble l'engloutir ? Comment le Dieu caché et le Dieu révélé sont-ils le même et unique Dieu ? Telles sont les questions de ce livre, qui tente d'y répondre par un dialogue philosophique avec plusieurs grands penseurs de la tradition chrétienne, Origène, Denys l'Aréopagite, Saint Jean de la Croix, Martin Luther.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • « Ton pas délesté de tout rêve aiguise la flèche des oiseaux, qui vibre vers le sud offert nu à leurs cris ; des enfants sur un terrain vague lavent leurs yeux dans le feu ; les mots sèchent dans les greniers ; au ciel blanc tu sais gré de ne te voir qu'à peine, entre les bras fuyants d'octobre, aller le long de l'eau déconcertée. » Paru en 1995 dans la collection "Les solitudes", Effractions brèves est un recueil de 36 poèmes en prose de l'écrivain, philosophe et poète Jean-Louis Chrétien (1952-2019).

  • Séparée dès l'origine des ténèbres, la nuit fait s'ouvrir les lèvres et les yeux, pour dire et voir ce que le jour dérobe. Elle donne à la poésie charge d'une parole, qui ne regarde qu'en invoquant, et n'écoute qu'en répondant. À une telle mission, jamais la réponse altérée du chant ne peut pleinement correspondre. L'excès de la nuit sur le poème le brise, pour qu'il soit, en antiennes, criées ou murmurées, mais chaque fois exposées sans recours à ce qu'elles annoncent et rappellent, en deçà de toute mémoire, et au-delà de tout espoir. Ces extrémités silencieuses veulent le poème qui les traduit, sans disposer de l'original. Novalis, Reverdy, Saint-John Perse, Péguy, Nelly Sachs, Claudel, Supervielle, Michaux en témoignent, selon la polyphonie de leurs hymnes à la nuit, que seul rassemble l'imprononçable.

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