Langue française

  • Le peuple de Manet Nouv.

    "Son heure semble arrivée. Soudain la mort surgit au loin, elle fond sur lui au galop, elle l'atteindra bientôt. C'est une charge de cavalerie qui remonte toute la rue. Manet a voulu voir les émeutes de trop près. Ne t'approche pas des troubles, lui avait pourtant dit son père, mais il a dix-neuf ans, il est un jeune chien fou, il veut toucher les choses du doigt, sentir la colère populaire contre le coup d'État, les manifestations, les cris, les pillages, les barricades en flammes."

    Révélation : Édouard Manet (1832-1883) ne serait pas seulement le peintre inventeur de la modernité, il aurait aussi créé dans ses tableaux des centaines d'hommes et de femmes parfaitement vivants et dépositaires d'un grand secret sur eux-mêmes.

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    La vie princière

    Marc Pautrel

    «Parler avec toi, être à côté de toi, me semble une expérience surhumaine, et pour ainsi dire divine.»

  • "J'avais vu juste, elle n'a personne dans sa vie actuellement. De son côté, elle sait que je suis séparé. Elle a été mariée, a divorcé, n'a pas d'enfants. Elle sort peu, mais elle aime aller au restaurant. Parler sans fin en mangeant est également un de mes grands plaisirs."

  • "Il regarde la grande roue tourner et donner un sens à l'eau, il a la bizarre sensation qu'il est lui-même devenu à la fois la roue et l'eau, comme le fruit d'une inéluctable union, il est en même temps l'artisan et l'outil. Parce que ses questions sont immenses et que toujours il voudra découvrir le lieu où vont se cacher les morts, ses découvertes elles aussi sont devenues immenses."

  • "Chardin sait que la révolution se prépare, à Paris et dans le reste du pays, tout va basculer, c'est inévitable, les encyclopédistes vont triompher, le futur est en marche, la guerre du Vrai contre le Faux ne fait que commencer. Ses piètres collègues nouvellement acclamés, les peintres historiques, exposent partout dans les salons leurs grandes toiles néoclassiques, didactiques et poussives? Soit : il leur oppose ses études de têtes au pastel, le portrait de jeunes enfants, un par un, heureux et très sûrs d'eux, pas du tout inquiets, ou également, maintenant, son propre portrait, l'étude de tête de Monsieur Jean-Siméon Chardin réalisée par lui-même."

  • Polaire

    Marc Pautrel

    'Le temps est splendide, encore estival, les grands arbres, les pelouses, tout est d'un vert éclatant, vif, lumineux, euphorisant. Je marche, je la cherche autour du bâtiment, je ne la vois pas. Je croise des patients qui ont un air vraiment bizarre, qui errent seuls et me regardent avec hébétude, curiosité, agressivité peut-être. Certains sont silencieux, d'autres marmonnent tout bas, ils tournent en rond, ils marchent sans but, ils me semblent terriblement malheureux, nos regards se croisent, ils devinent que je ne suis pas des leurs. Une ou deux fois j'ai peur en les voyant qui avancent lentement dans ma direction. Aucune trace d'elle.'

  • L'homme pacifique

    Marc Pautrel

    C'est un homme trop doué pour son espace de vie, né au pied d'un immense château fort au coeur d'une petite ville, et qui subit sans plainte année après année les mauvais coups du sort. Mais il ne cède pas à la colère, il refuse cette guerre que lui font les fantômes. Avec sa femme, il part habiter aux portes de la ville : il construit face à la forêt et s'entoure de secrets.
    Il marche dans la ville, il parle à tous ceux qu'il rencontre, il regarde, il écoute, il parle encore, il entretient sa mémoire, il garde le souvenir des lieux et de leurs habitants, il les connaît tous et il n'oublie jamais rien. Il se cache dans la forêt et envie ces milliers d'arbres qui soutiennent le ciel.

  • Orphéline

    Marc Pautrel

    "Elle veut cacher ses larmes mais elle n'y parvient pas. Quand il lui dit qu'il n'aura pas le temps, que son travail l'absorbe trop et qu'il faudra remettre, qu'il ne pourra pas l'inviter à dîner, ce rendez-vous qu'ils s'étaient promis en riant, quand elle réalise qu'il est comme tous les autres, qu'il ne s'intéresse pas à elle, elle sent que les larmes apparaissent, c'est impossible de les retenir, rien à faire. Elle prend un air fermé puis d'un coup elle sourit."

  •  Quiconque a vécu un peu à Bordeaux connaît le rituel du dimanche : rouler jusqu'à la mer,  et les embouteillages qui en résultent au soir, quand la ville se replie à nouveau. Et si, au lieu de la mer, on mettait Venise, ville pour ville, mais tout aussi bien l'envers de la ville ? Il suffit de si peu, pour que la réalité ordinaire passe au fantastique, et que son décalque semble charger le proche d'une curieuse électricité statique, qui renverse le regard, sans pour autant nous autoriser à nous en déprendre.  Point deux : ceux qui connaissent déjà les livres de Marc Pautrel, ou le premier récit paru sur publie.net, Vie des écrivains classiques, ou bien simplement suivent son blog ou son carnet, savent qu'il a choisi une place particulière. C'est la littérature et l'écriture qu'on scrute, et lorsque le réel bascule, c'est parce que le récit s'est fait métaphore d'une figure particulière du rapport de la littérature au réel. Phrase compliquée pour dire quelque chose de très simple : ranger sa bibliothèque, c'est une figure à laquelle nous sacrifions tous, il y a des textes magnifiques qui en découlent, côté Walter Benjamin ou Georges Perec. Mais si la bibliothèque qu'on range est celle d'un mort : que délivre-t-elle comme message, que nous accorde-t-elle entre dérangement et mémoire ?  Point trois : nous savons (même si, en France, nous la savons moins bien) combien la nouvelle est un continent en avant de la littérature, son atelier avancé. C'est le cas chez Maupassant, Tchékhov, Carver ou James : plus près de la mort, avec cette capacité de mieux renverser le réel, peut-être, parce qu'on le traite plus localement ? Art funambule, raide. Nous lisons autrement : nous documentons le monde en permanence, mais de façon plus fractionnée, fluide. De très grands, Walser et Kafka après lui, ou Harms, ont osé atteindre au format que les magazines ou la presse accordaient à la nouvelle, ils ont osé l'ultra-bref. Probablement que du format d'un récit on ne décide pas, mais qu'il s'agit d'une osmose particulière, entre ce qu'il y a à dire et les outils qu'on a pour le dire. Je ne voudrais donc en aucun cas sous-entendre qu'il y a un lien entre la pratique du bref qui résulte du travail Internet de Marc Pautrel, et ces récits incisifs, à l'équilibre rigoureux de syntaxe, mais souvent restreints à une poignée de pages. Pourtant, c'est bien ce travail de coupe du format qui donne leur force à ces récits, fait circuler de l'un à l'autre, renouvelant les figures de la ville, de l'écriture, et nous enfermant dans un univers avant de s'apercevoir même qu'on s'y mouvait.  FB

  • [...] L´écrivain classique est comme une plume dans la main géante d´un autre corps dont il ignore le visage et le nom, et dont jamais il n´entendra résonner le timbre de la voix. L´écrivain classique ne sait presque rien, mais pourtant il sait tout ce qu'il a à savoir, il ne se trompe pas, il est attiré par son but comme la limaille par l´aimant, il est tracté vers lui. Il n´y a pas d´autre pourquoi. L´écrivain n´a pas à se demander pourquoi le monde est là ; il constate que le monde est là, et que lui-même, également, est là pour l´observer. Il s´en félicite.
    Partout, on entend dire que les écrivains furent d´abord des amoureux de la lecture. On raconte que pour devenir un écrivain classique on va d´abord aimer les écrivains classiques, qu'on va les lire pendant toute son enfance et sa jeunesse, et que pour les imiter un jour on va écrire. C´est faux. Les choses ne se passent pas comme ça. Celui qui sait lire vraiment les écrivains classiques est lui-même un écrivain classique. Les meilleurs spécialistes des grands peintres du XIXe siècle furent les grands peintres du XXe siècle, et ainsi de suite de siècle en siècle entre les siècles. L´Art transperce la Société et créé la Civilisation d´une manière mystérieuse qui n´a rien à voir avec la compréhension directe des oeuvres par les personnes qui les rencontrent. Les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs, sont infusés sans le comprendre et parfois sans le savoir. L´échange reste caché. Seuls les grands artistes en connaissent les ressorts. Si les critiques d´Art, les professeurs d´Université, les mécènes, sont si lents et si lourds, c´est parce qu'ils parlent des oeuvres à l´aide d´un support qui n´est pas l´Art ; ils essayent de faire entrer des paquebots dans des bouteilles, c´est impossible.

    M.P.

    Pas un de nous, auteurs, pour ne pas être sans cesse saisi du à quoi bon, et pourquoi l´effort extrême, la durée démultipliée, pour l´humble circulation du livre, dans une profusion marchande qui en général s´en préoccupe bien peu.
    Et pourtant, de quoi ou qui sommes-nous héritiers ? Y a-t-il une responsabilité à cette tâche ? Et le discours que nous-mêmes avons à tenir quant à notre travail, si nous souhaitons y tenir, n´est-il pas une nouvelle illusion ou une nouvelle fiction ?
    Avec l´humour à froid d´un discours impeccablement tenu, Marc Pautrel nous promène dans des miroirs à la Henry James : rien n´est conclu ni asséné, et surtout pas de moralité. Mais c´est le lecteur qui se retrouve quasi nu dans la question multipliée...

    FB

  • « C'était une pluie de vie, celle qui arrose les habitants ici, y compris les jours de ciel bleu, une pluie portant une lumière continue. »

  • Un voyage humain

    Marc Pautrel

    «Un jour, elle qui n'écrit presque jamais, elle m'envoie une lettre. Je suis bloqué dans la capitale, je ne reviendrai dans sa ville que dans deux semaines, le trajet est long, et cher, nous nous sommes séparés trois mois avant, puis nous nous sommes réconciliés, mais c'est peut-être fragile, je ne sais pas. Elle me reproche de toujours dire cette phrase : "Je ne sais pas." Mais le monde de l'avenir nous est inconnu, nous ne savons presque rien sur la suite.»

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