• « Tout était étrangement solitaire pareil aux traces d'un monde oublié. Les champs semblaient abandonnés et brillaient durement dans la lumière du soleil. J'ai dévalé la pente en courant jusqu'à la petite rivière ; je me suis agenouillé sur le bord, j'ai trempé mes mains dans son eau transparente, j'en ai humecté mon visage, puis je me suis étendu sur le dos et je l'ai écouté couler. J'ai respiré longuement l'odeur de bois mouillé des bâtons écorces. Le plus fort que j'ai pu, j'ai collé mon dos, les bras en croix contre la terre couverte de mousse pour que toutes les sèves me pénètrent, qu'elles se répandent dans tout mon corps. Encore une fois, j'ai regardé le ciel comme je ne l'avais jamais regardé, je me suis fondu en lui. J'avais sept ans. Je savais que j'allais quitter ce pays pour toujours. » Sept ans et la fin de l'enfance pour le petit garçon qui a poussé dans le tendre monde des femmes de son village et l'amour vigilant de sa grand-mère Zina, la vieille femme kabyle aux pouvoirs un peu sorciers. Mais à sept ans, les petits garçons deviennent grands, brusquement, et Mounsi doit rejoindre son père, travailleur émigré en France. Commence alors l'autre versant de sa vie... Mais Zina et les parfums de la terre perdue réussiront leur ultime sortilège : Mounsi deviendra écrivain et nous confiera ces Jours infinis, un superbe roman d'enfance.

  • Coupant en deux la vie du narrateur, il y a, obsédante dans sa mémoire, l'étrave du grand navire qui, à sept ans, l'arracha de la Kabylie de son enfance. Devant lui, une rive étrangère, un père inconnu, une vie de dortoirs sordides, d'humiliations, de froid et de détresse, à peine éclairée par la patiente attention d'une institutrice qui lui fait don des mots. Alors, pour survivre, il faut tout oublier d'avant. Oublier la tante Fatiha qui l'emmenait au hammam, et le trouble que levaient en lui les lourds et voluptueux corps de femmes. Oublier Leïla, la petite fille aux yeux verts dont il était si amoureux, et le berger Azzedine qui charmait les scorpions à l'harmonica. Et surtout, oublier sa grand-mère Houria, Houria la conteuse, la magicienne qui, misérable et sereine, disait haut et clair ce que sont le Bien et le Mal. Mais on ne guérit pas de son enfance. Cette maladie-là, qui hante les fièvres, ne se fuit pas sur une mobylette volée, ou dans l'exaltation rageuse de petits ou grands larcins. Seul le grand deuil des bonheurs perdus permet - peut-être - de devenir un homme.

  • « L'immigration relie des générations l'une à l'autre par des "raccords" historiques : je suis dans cette fraction de temps. Nos pères ne criaient pas, ne s'expliquaient pas. C'est ce silence qu'il vous est demandé de déchiffrer dans le hurlement de leurs enfants. [...] Nos pères étaient naturellement vus comme des analphabètes. Or, avec les fils et les filles nés sur le sol français, il s'agit justement d'entendre des voix qui se mêlent de la façon dont on les interprète. La version originale de nos vies n'a rien à voir avec la version sous-titrée qu'on vous présente. » A la fois essai et récit, ce livre est bien, en « version originale », l'itinéraire qui mène le fils d'un OS mutique d'épuisement d'une rage de vivre prenant les formes les plus extrêmes à la rencontre de l'écriture. Superbement écrit et d'une rare acuité de réflexion, Territoire d'outre-ville jette un regard décapant sur la réalité de ceux qu'on a voulu appeler les beurs - mot abhorré par Mounsi - peut-être homonymie aidant, pour mieux les pasteuriser...

  • Nadjim et Marina ont seize et dix-sept ans, et vivent dans un hôtel des quartiers pauvres du nord de Paris. Une vie marquée par l'acide et l'héroïne, les petits cambriolages, la quête des médiocres coups, au hasard. Et ils s'aiment d'un amour fou, tragique et solaire à la fois. L'enfant que porte Marina leur donnera-t-il un avenir ? Elle se prépare à une nouvelle vie, se met à travailler. Nadjim, lui aussi, tente de changer d'existence mais il recommence ses expéditions nocturnes... Lentement, la cendre des villes ensevelit les personnages du livre. Cette fatalité, le lecteur la sent peser inexorablement sur les jeunes amants. Une histoire belle et triste comme un mythe contemporain, soutenue par un rythme et une écriture d'une grande intensité.

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