• "Je me demande si je dois parler des choses dont je ne me souviens pas comme de celles dont je me souviens."
    Que savons-nous de Gertrude Stein (1874-1946) ? Qu'elle fut poétesse, écrivaine, dramaturge, féministe. Qu'elle passa la plus grande partie de sa vie en France et mourut à l'hôpital américain de Neuilly. Qu'elle reçut dans son appartement du 27 rue de Fleurus, à Paris, en compagnie d'Alice B. Toklas, tout le gotha de la littérature et de l'art contemporain, de Picasso à Hemingway, d'Ezra Pound à Fitzgerald, permettant entre autres l'éclosion du cubisme. On la dit excentrique, mystificatrice, tyrannique, on fit même d'elle une « Mère l'Oye de Montparnasse ». Raymond Queneau aimait à répéter qu'essayer de la comprendre n'était pas chose aisée, ajoutant : « La traduire encore moins, la présenter bien moins encore. » Philippe Blanchon la restitue à sa juste place : celle d'un écrivain unique impliqué avec énergie dans son siècle.

  • Manifeste

    Philippe Blanchon

    Philippe Blanchon est poète et écrivain, il est né en 1967. Il a publié Le poème de Jacques suivi de L'Ambassadeur aux éditions Mona Lisait en 2001, La Nuit Jetée en 2005 et Capitale sous la neige en 2009 aux éditions l'Act Mem, volumes qui constituent les fragments d'une vertigineuse fiction en vers dite depuis plusieurs voix et semblant devoir s'étendre sans fin. Ses poèmes antérieurs ont été repris sous les titres Le reliquat de santé (La Courtine, 2005) et Janvier (La Part Commune, 2009).
    Editeur, il a publié plusieurs textes inédits d'auteur majeurs de poésie moderne, William Carlos Williams, E. E. Cummings, Jean Legrand, Eugenio Montale, Italo Svevo, Herman Melville, ou encore Charles Olson, notamment.
    Un moment la question se pose de savoir si l'on doit classer les livres de sa bibliothèque par genre, par auteur, par collection, par domaine. Tentation formaliste parfois de regrouper toutes les couvertures rouges des quadriges de puf, le jaune des Verdier etc. Le problème avait retenu Perec et il semblait qu'aucun classement ne pouvait convenir à une pensée qui les dépasse tous et ne cesse de se jouer des genres. Le plus souvent les choses finissent par s'agréger par affinités, ordre de lecture, outils d'un travail en cours : en un aménagement personnel. Les éditions publie.net n'échappent pas à cette nécessité de ranger pour orienter et à l'interpénétrabilité des rubriques, au flou des frontières : atelier des écrivains, zone risque, voix critiques, formes brèves... plus repères que rubriques.
    Le texte de Philippe Blanchon se présente sous le titre de Manifeste et nous renvoie à ces périodes modernes qui les virent fleurir dans les poches d'une jeunesse inspirée : manifestes surréalistes, cubistes, futuristes, dada... ainsi énonce-t-il quelques positions, déclare-t-il quelques oppositions. Mais très vite sa forme dépasse son objet, comme par ironie, pour devenir poème. Poème dessous lequel perce quelque pamphlet (à la manière du Julien Gracq de la littérature à l'estomac), journal critique d'un philologue croisant les auteurs de ses lectures en une curieuse réunion posthume, histoire d'un dialogue fertile entre poésie et roman jusqu'à la confusion des genres (On retrouve ici cet élan idéal, cette utopie féroce des Manifestes). Poème critique qui jouerait dans la forme ce qu'il énoncerait dans le fond, fond et forme ne faisant alors plus qu'un. « Et les frontières disparaissent (se nomment pour disparaître), écrit-il. » (On entend à mi-mots cette critique du français qui sépare la théorie du littéraire quand les anglo-saxons ou les russes réunissent.) Critiques de ceux qui s'acharnent encore à distinguer, à désunir : « vous faites de la peinture abstraite ou figurative ? », demandera-t-on à un peintre, n'admettant aucune confusion et se coupant par là même de comprendre quoi que ce soit à la peinture. Curieux objet en somme que ce Manifeste qui échappe à nos bibliothèques ou qui y a plus que tout autre sa place.


    JL

  • Depuis quelques années, les livres que publie Philippe Blanchon, hormis quelques rares exceptions, s'attachent à un vaste et exigeant ensemble dans lequel la poésie déploie tous ses modes, de l'épique au dérisoire, du lyrisme à l'ironie, convoquant les grands symbolistes russes, comme les modernistes, les figures tutélaires de Musil, Khlebnikov et Joyce. Philippe Blanchon a tout le long multiplié les figures récurrentes auxquelles comme une arborescence viennent s'en ajouter de nouvelles, comme autant de points d'énonciation en lesquels se perdrait la figure de l'auteur, le livre s'énonçant depuis cette multiplicité, diffracté, incluant tout autant la fiction que les références littéraires et poétiques qui l'habitent. Après avoir confié à Publie.net son « Manifeste », nous accueillons aujourd'hui un nouveau texte singulier présenté cette fois-ci comme un roman en vers. S'il n'appartient pas à ce cycle poétique qui fait le coeur de son oeuvre, s'y manifeste la même exigence, s'y creuse un même abîme dans un livre qui se dévore allongé à plat-ventre sur le lit.
    Yvan, éditeur, répond à l'invitation de Quentin à se rendre dans le sud de la France. Quentin aurait retrouvé le manuscrit auquel leur ami commun, Jan, faisait allusion dans ses écrits : Jacques le Navigateur . Jan est décédé, il a laissé une oeuvre romanesque et des poèmes publiés par Yvan. Ce poème retrouvé par Quentin est-il bien une oeuvre de jeunesse de Jan, exercice qu'il pensait avoir détruit, ou s'agit-il d'un poème inconnu du XVIIe siècle écrit par un certain Joachim de Limoges ? Quentin raconte son enquête à son ami, sa rencontre avec une ancienne maîtresse de Jan, avant de lui confier le manuscrit. Yvan est préoccupé par son histoire finissant avec Anne. Alternance de passages narratifs et de monologues. Les points de vue se multiplient : d'Anne, de Quentin, d'Yvan. Des extraits du poème retrouvé, des souvenirs révélés par des lieux et des lettres enfin de Jan écrites à ses deux amis, de Venise, traversent ce "roman-panique" procédant de mises en abîme et de quêtes.
    JL

  • Que reste-t-il aujourd'hui d'Isidore Isou (1925-2007) ? Un nom dans la rumeur de l'histoire de l'art, et celui du mouvement dont il fut le fondateur en 1946 : le lettrisme. Un film manifeste aux images déconnectées de la bande-son et grattées : Traité de bave et d'éternité (1951). Un vocabulaire étrange, qui l'expose à un possible hermétisme. Une mauvaise réputation, de querelle et de prétention. Ce livre propose d'y regarder de plus près. Sans prétendre à l'exhaustivité face à une oeuvre vaste et complexe, il examine quelques notions et inventions décisives (poésie à lettres, métagraphie, hypergraphie, art infinitésimal, art super-temporel, etc.), évoque des contextes et des sources, trace quelques parallèles et perspectives, pour essayer de restituer dans sa cohérence propre et à sa place dans l'Histoire, une vision singulière de l'homme et de la création.

    Qu'est-ce qu'être contemporain ? Être déphasé par rapport au donné du présent ; savoir qu'il est construit, autrement dit déconstructible et reconstructible : se le réapproprier en tant qu'il est Histoire. Au croisement de l'art et du politique, la collection « Perspectives inactuelles » propose par des reprises historiques et philosophiques précises d'y contribuer.

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