Littérature générale

  • C'est toujours avec le même ravissement que l'on ouvre un nouveau livre de Philippe de Baleine... toujours avec le même enchantement que l'on retrouve cette Afrique à laquelle il s'est attaché et qu'il décrit si bien de sa plume vive et alerte, non dénuée d'un humour tant affectueux que grinçant. Pourtant, les questions qu'il aborde ici sont fondamentales. Les héros de son roman sont d'ailleurs un prêtre et un médecin. En cette fin de XXe siècle déliquescent, tandis que progressent la science et l'espérance de vie, grandissent en parallèle une crise spirituelle, une débâcle idéologique et morale auxquelles nous sommes tous sensibles. Au nom du progrès on soigne les corps, tandis que nos âmes sont de plus en plus malades. Faut-il donc pour le mieux arriver au pire ? L'expérimentation médicale sur un « cheptel » humain souvent ignorant, est-elle déontologiquement acceptable ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Tandis que s'effondrent nos croyances hier encore stables, tandis que Dieu semble nous tourner le dos, à quoi désormais pouvons-nous nous raccrocher, perdus que nous sommes dans les sables mouvants d'une bien incertaine destinée ? À travers une construction romanesque traditionnelle au style toujours désaltérant et piqué d'un érotisme un rien lascif, Philippe de Baleine noue et dénoue intrigues amoureuses et politiciennes, et s'amuse de ces Européens sous les Tropiques, ballottés entre Enfer et Paradis, compromission et naïveté, sérieux et dérision. Il sait aussi nous parler des choses graves avec le recul et la pudeur de la vraie intelligence, comme si notre propre tragédie constituait notre plus savoureux « divertissement »...

  • Philippe de Baleine, notre infatigable voyageur-reporter, est reparti pour son plaisir et à notre grande satisfaction vers de nouvelles travées. Bigre ! Un train concurrent : le Dakar-Niger dit encore le Dakar-Bamako où il nous invite à suivre l'itinéraire inquiétant, insoupçonnable et surprenant des "cacahuètes". À travers une "écriture" pas du tout délicate, il brosse non pas à l'aquarelle ou à la gouache, mais à l'huile de "loco" et à la pointe de "charbon", des décors ambigus et merveilleux, des personnages obséquieux et insolents, attachants et odieux. Il nous fascine, nous révulse avec une égale intensité, et nous tombons amoureux de ces êtres aux qualités diverses. De vols zigzagants de chauves-souris, de wagons suffocants, à ces sinistres hôtels hantés par des coloniaux, parfois égrillards, et alcooliques de toute évidence, qui lui ouvrent les inavouables chemins d'ultimes jouissances, nous plongeons ici, reculons là, selon notre instinct. Un tableau plein d'une vie féroce, vampirique, d'une intelligence démoniaque qui nous fait traverser comme un film noir et blanc les pourpres, les ors, les cuivres de communautés condamnées, de sociétés en dérive. "Toute pensée émet un coup de dés", déclare Stéphane Mallarmé, citation qui s'applique fort bien à ce livre construit de courts récits qui sont autant de coups de dés. C'est sa façon à lui, auteur, de jeter l'énigme africaine à la face de tous ceux qui poussent des cris d'exorcistes. Le dé roule, c'est une nouvelle mise en scène rebondissant sur le spectacle du quotidien qui passe en revue les visages de son paysage généalogique, géologique. On y lit l'expression de l'épouvante, de la passion et de la folie... Quel terrible voyage ! Philippe de Baleine donne le ton, multiplie les signes, permet de discerner les antagonistes et le décor de cette théâtralisation. Parés de ces précieux renseignements se dresse devant nous, exhalant des odeurs enivrantes et dont la beauté perverse dérange et inquiète, invisible comme une lézarde sur un mur, le chaos de l'identité africaine.

empty