• Peu de livres, en ce XXe siècle, ont, autant que celui-ci, paru en 1966, marqué non seulement la corporation des historiens mais aussi le public. Eblouissant par la nouveauté du propos comme par le style, il fut en son temps salué - ou dénoncé - pour sa force de suggestion et son caractère corrosif, voire iconoclaste. Pour la première fois ou presque, il ne s'agissait plus de statufier (ou encore de dénigrer) le Grand Roi, mais de faire le portrait d'une société dans son épaisseur et sa complexité, et de saisir les ressorts du dialogue (souvent difficile) qu'elle entretenait avec son souverain.

    Ce livre a ouvert à la recherche de multiples chantiers, souligné des lacunes, indiqué des pistes. Vingt-cinq ans après, les travaux - souvent d'une exceptionnelle qualité - qu'il a suggérés ont très largement confirmé et établi ce qui avait pu apparaître aux censeurs de 1966 comme une série d'intuitions hardies et d'assertions arbitraires. En des pages nouvelles, Pierre Goubert en dresse ici un bilan qui précise, complète, enrichit ce "grand classique" qu'est devenu et demeure Louis XIV et vingt millions de Français.

    Professeur émérite à l'université de Paris-I, Pierre Goubert est le meilleur spécialiste actuel de l'Ancien Régime. Il est l'auteur, chez Fayard, de très grand succès: Initiation à l'histoire de la France (1984) et Mazarin (1990).

  • Mazarin

    Pierre Goubert

    • Fayard
    • 12 Septembre 1990

    EN DEHORS de souvenirs d'enfance liés à d'Artagnan et quelques autres, le personnage m'a toujours fasciné, pour deux raisons.
    " D'abord, l'extraordinaire habileté avec laquelle il s'était hissé au pouvoir et s'y était maintenu, malgré une conjonction ahurissante, mais désordonnée, d'inimitiés, de jalousies, de complots, de calomnies, de brutalités, d'échecs apparents ou momentanés : spectacle saisissant d'une intelligence, surtout politique, qui surclassait tout ce qu'on pouvait observer à son époque, et à beaucoup d'autres.

    " Le second titre de séduction découlait sans doute du précédent, mais allait plus loin encore. [...] " On constate tout naturellement qu'à la mort de Richelieu (décembre 1642) puis à celle de Louis XIII (mai 1643) ni la guerre contre l'Espagne ni la guerre contre l'Empire n'étaient achevées [...]. La double victoire fut l'oeuvre de Mazarin et de son équipe [...], et c'est grâce à lui qu'en 1648, puis en 1659 l'Alsace, l'Artois, le Roussil-lon, la Cerdagne, le sud du Luxembourg et quelques autres lieux furent réunis au royaume. [...] Il faut fermement observer, et publier que, sans l'Italien, il n'y aurait pas eu d'oeuvre de Richelieu - les affaires protestantes exceptées. Et soutenir aussi fermement qu'il n'exista pas un " grand cardinal ", mais bien deux : sans le second, le premier eût-il laissé un tel souvenir ?

    " D'autre part, faut-il rappeler que ce ne furent pas les assez pâles précepteurs de Louis XIV qui le formèrent, mais, outre sa vigilante mère, son parrain (père spirituel) le Cardinal qui lui apprit, dans le secret de son propre cabinet, avec les intrigues de Cour, l'Europe des princes et des diplomates, des intrigues à démêler, des consciences à acheter et que tout homme, fût-il roi, est vénal ? [...] Plus évident encore, le legs à son royal filleul de la totalité de son personnel gouvernemental [...]. " Pierre Goubert Auteur célèbre de Louis XIV et vingt millions de Français, de la Vie quotidienne des campagnes françaises au xviie siècle, de l'Initiation à l'histoire de la France, etc., Pierre Goubert, professeur émérite à l'Université de Panthéon-Sorbonne, est historien de la société française d'Ancien Régime.

  • Un parcours d'historien

    Pierre Goubert

    • Fayard
    • 10 Janvier 1996

    Issu du monde des humbles et né durant la Grande Guerre, élevé au coeur du vieux Saumur (dans la rue qui avait été celle d'Eugénie Grandet), Pierre Goubert a vraiment vécu au cours des années vingt de ce siècle ce que Péguy avait déjà observé sur sa propre enfance: il a " littéralement touché l'ancienne France, l'ancien peuple tout court ". Dans l'Anjou de l'entre-deux- guerres, une voiture était forcément attelée, l'école maternelle se nommait asile, et les enfants portaient des galoches...

    Voilà peut-être pourquoi le parcours de l'un des meilleurs historiens de notre temps est aussi peu classique que possible: a-t-on souvent vu un boursier non bachelier revêtir une toge de professeur à la Sorbonne en n'ayant presque jamais mis les pieds dans une université? Il faut dire que Pierre Goubert aura entre-temps écrit quelques-uns des quinze ou vingt livres d'histoire majeurs publiés depuis la Libération, qu'il aura été le disciple, le collègue, le maître des plus grands - les Bloch, Febvre, Labrousse et autres Braudel -, se sera fait l'ambassadeur de la recherche française dans une bonne quinzaine d'universités étrangères prestigieuses et aura, par ses vues non conformistes sur l'Ancien Régime, fait progresser de façon décisive notre compréhension de ce type de société.

    Plutôt qu'un nouvel essai d'ego-histoire, ces Souvenirs sont une plongée dans une succession de mondes disparus: le Saumurois de l'entre-deux-guerres comme le Beauvaisis du XVIIe siècle, l'enseignement sous la IIIe République comme l'Université d'avant 68. Leur saveur particulière tient certes à la truculence d'un homme aux goûts et aux dons multiples mais aussi à ce métier d'historien qui enseigne à séparer la paille et le grain: le destin personnel et ce qui procède de l'expérience collective.

  • "Il existe, soutient Chateaubriand, un monument précieux de la raison en France : ce sont les cahiers des trois ordres en 1789. Là se trouvent consignés, avec une connaissance profonde des choses, tous les besoins de la société." La Révolution est née de la conjonction d'une crise économique et d'une crise politique où s'affrontaient la monarchie, incapable de se réformer, l'aristocratie, attachée à ses privilèges, la bourgeoisie, enrichie par la prospérité économique de la veille et enhardie par les Lumières au point de vouloir gouverner, et les éclats inattendus, anciens dans beaucoup de leurs traits, nouveaux dans d'autres, du prolétariat des villes et des campagnes subitement poussé à de brutales et massives initiatives.
    Dans ce climat complexe furent rédigés, en toute liberté, le plus souvent à la fin de l'hiver 1788 et au début du printemps 1789, en pleine crise, des dizaines de milliers de cahiers de doléances. Pour la première fois, la majeure partie du peuple de France a la parole.

    Des dizaines de milliers de cahiers, Pierre Goubert et Michel Denis ont extrait les passages les plus significatifs et les plus vivants. Le lecteur demeure frappé par leurs contradictions, leur médiévalité autant que par leur nouveauté.

    Suivi d'un Glossaire pratique de la langue de quatre-vingt-neuf

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