• " Chacun sait que la publicité cible prioritairement notre cerveau reptilien. " L'affirmation issue des colonnes d'un grand quotidien français témoigne du succès de la notion proposée par le neuroscientifique américain Paul D. MacLean au tournant des années 1960. Elle s'inscrit dans une théorie générale du cerveau qui rapporte à une part archaïque de notre héritage évolutif un ensemble d'attitudes " primaires " : instinct sexuel, défense du territoire, agressivité...

    Tôt considéré comme erroné puis obsolète sur le plan scientifique, le " cerveau reptilien " n'en a pas moins connu une formidable carrière, retracée ici dans une enquête qui conjugue une étude de sa formulation, des analyses de ses circulations ou réappropriations – d'Arthur Koestler à Michel Onfray, en passant par Alain Resnais – et une ethnographie de certains cercles thérapeutiques invitant aujourd'hui encore, pour vivre mieux, à accepter le " crocodile " dissimulé en nous.

    Pourquoi et comment se diffuse une théorie fausse ? Cas limite, le " cerveau reptilien " permet d'envisager à nouveaux frais la question de la diffusion des savoirs dans la culture, et ainsi des rapports entre science et société.

  • La réémergence en France de discours s'inspirant de la biologie pour expliquer les comportements ou certains phénomènes sociaux est prégnante depuis une quarantaine d'années. Elle s'inscrit dans le sillage des progrès enregistrés par les sciences de la vie, mais ne se résume pas qu'à eux. Depuis les années 1970, livres et articles abondent pour annoncer la révision partielle ou totale de nos idées sur l'homme et la société. Le phénomène tient certes à l'apparition de nouvelles vedettes intellectuelles (J. Monod, F. Jacob, H. Laborit, J.-P. Changeux, B. Cyrulnik...), mais aussi à l'engagement de certains intermédiaires culturels (éditeurs, journalistes) pour la promotion de visions biologisantes de l'homme et de la société.
    Derrière les enjeux « locaux », liés à l'évolution des sphères intellectuelle, éditoriale et journalistique, la promotion des discours biologisants s'explique aussi par les évolutions idéologiques contemporains, notamment le reflux des pensées critiques à partir de la deuxième moitié des années 1970 et le retour au « sujet » dans les années 1980.

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