• Le calame noir

    Yasmine Ghata

    Qui était Siyah Qalam, autrement dit " le calame noir " ? Fasciné par les nomades des steppes d'Asie centrale, ce peintre énigmatique de la fin du XVe siècle a laissé des dessins très loin des canons esthétiques de son époque. Son style réaliste intrigue depuis toujours les historiens d'art islamique. Un album de ses oeuvres conservé au musée de Topkapi renferme son secret. On y voit des hommes et des femmes au sein d'un campement d'été dans leurs tâches quotidiennes, mais aussi des descriptions de cérémonies occultes grouillant de démons et de créatures maléfiques. Pour quelle raison cet artiste de la cour de Tabriz a-t-il laissé autant de témoignages sur ces peuplades vouées à l'oubli ?
    Personne n'est en mesure d'éclaircir le mystère de ces dessins presque magiques, à l'exception de Suzanne, l'héroïne de ce roman, qui, déambulant dans les salles d'une exposition, est soudain happée par une voix venue d'un autre temps, d'un autre continent. Une âme errante, celle d'Aygül, la propre fille de Siyah Qalam, qui lui raconte l'histoire si singulière de son père, cet homme de talent et peintre du réel en proie aux vicissitudes de son temps. Par-delà les siècles, un lien fort finit par s'établir entre les destins de ces deux femmes qui ont en commun l'impossible deuil du père.
    Prix France-Liban de l'ADELF 2018

  • « Ma mort me fut aussi douce que la pointe du roseau trempant ses fibres dans l'encrier, plus rapide que l'encre bue par le papier. » Ainsi parle Rikkat, la calligraphe ottomane, d'une voix flottant entre ombre et lumière, alors qu'elle entreprend le récit de sa vie. En 1923, adolescente, elle sait déjà que rien ne pourra la détourner de la calligraphie. Pourtant, la même année, rompant avec l'Islam, la république d'Atatürk abolit progressivement la langue et l'écriture arabes au profit d'une version modifiée de l'alphabet latin. Serviteurs d'Allah et des sultans, les « ouvriers de l'écriture » sont mis au rebut et leurs écoles délaissées. Dans l'une d'elles se croisent Selim, l'ancêtre virtuose, et Rikkat, chargée de fournir papier et roseaux taillés à ces vieillards tenus en mépris par le nouveau régime. Le suicide de Selim va sceller un pacte inviolable entre la jeune élève et l'art des calligraphes. Avant de mourir, l'homme lui a légué son écritoire et son encre d'or, et il lui lèguera bien davantage au cours de ses facétieuses visites d'outre-tombe. Mais la passion de la calligraphie possède Rikkat autant qu'elle la dépossède : sa vie de femme et de mère n'est qu'une succession de ruptures et d'abandons. Et c'est toujours dans l'écriture qu'elle s'épanche, communiquant alors aux arabesques une émotion qui humanise et modernise cet art immémorial. Mêlant le monde méconnu des pratiques scripturales - royaume de l'étrange et du mysticisme - et la Turquie contemporaine livrée aux influences occidentales, Yasmine Ghata signe un premier roman classique et inspiré.

  • Tout commence lorsque Suzanne, qui anime des ateliers d'écriture, demande à chacun de ses élèves d'apporter un objet de famille susceptible d'illustrer sa vie personnelle. L'un d'entre eux, Arsène, un orphelin rwandais réfugié en France après avoir réussi à échapper aux massacres qui ont ensanglanté son pays, doit avouer qu'il ne possède rien d'autre qu'une valise qui lui a servi d'abri durant sa fuite. C'est à partir de cet objet singulier que Suzanne va le convaincre de lui raconter son itinéraire et de lui livrer le secret de sa jeune existence. L'exercice devient pour Arsène le moyen d'exorciser sa " peur de la nuit " et de renouer les fils d'une identité dévastée, tandis que Suzanne accomplit son propre rituel du souvenir en revenant, pour un ultime adieu, sur les traces d'un père prématurément disparu. Par la grâce de l'écriture et de l'imaginaire.

  • La dernière ligne

    Yasmine Ghata

    • Fayard
    • 16 Octobre 2013

    « Savoir que tu écris est mon seul salut, le reste ne compte pas. Mon corps est épuisé, écris pour moi, raconte cette mère oxydée par les mots, érodée par les lettres. Tu as le droit de tout dire, de tout raconter. » Comment obéir à une telle injonction ? Suzanne est romancière et fille de romancière. Dès l´enfance, les mots ont irrigué ses organes en croissance. Son circuit veineux a pris des allures de paragraphes écrits au revers de sa peau. Mais au chevet de sa mère alitée, mourante, Suzanne ne sait plus si elle écrira encore. Les mots ne lui appartiennent pas, elle les a reçus en héritage, et même les souvenirs d´enfance de sa mère, dans un village perdu des montagnes libanaises, semblent supplanter les siens. Comme si l´écriture rapprochait les êtres au point parfois qu´ils se confondent. Alors monte en Suzanne une inquiétude : et si cet héritage était une dette ? Et si, de livre en livre, sa mère n´avait jamais cherché qu´à se débarrasser d´un fardeau qu´elle aurait fini par lui transmettre ? Une culpabilité dont elle ne serait jamais parvenue à se guérir ? Si terrible que cela puisse être, la mort de celle qui lui a donné le jour ne serait-elle pas dans ce cas un soulagement ? L´occasion d´une deuxième naissance ? Mais Suzanne a déjà trop écrit pour ignorer qu´une dette contractée en littérature ne peut se solder qu´en littérature.

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